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Catégorie : Littérature

Genre : Roman, Drame

Année : 1932

Nombre de pages : 505

Nation : France

Auteur : Louis Ferdinand Céline

Synopsis : En France au début du XXème siècle, Bardamu un jeune homme innocent se retrouve engagé dans l’enfer des tranchées de la guerre 1914-1918. Un évènement qui va changer sa vie et sa façon de voir les choses. Son aventure le conduira également en Afrique où il découvrira le colonialisme et aux Etats Unis dans un monde moderne et capitaliste. Il retournera en France finissant médecin et témoin d’un drame.

Analyse critique :

(Attention SPOILERS !)

Le moment est venu de parler d’un monument de la littérature française : Louis Ferdinand Céline. Souvent considéré avec Marcel Proust comme le plus grand écrivain français du XXème siècle. Autant le dire, il surpasse même largement Proust. Et ce malgré que notre ancien ministre de la culture Frédéric Mitterand l’ait banni des célébrations nationales (ce qui en soit est bon signe et démontre que Céline est toujours antisystème)

Céline né Louis Ferdinand Destouches a vu le jour en 1894 dans la région parisienne de parents normands et bretons.

Il prendra plus tard le nom de Céline apparemment en hommage à sa grand-mère. Médecin de formation, il pratiquait, tout en écrivant déjà des articles pour des revues médicales au début des années 30. Il prit le goût de l’écriture et pour tenter de combler sa situation financière précaire, en 1932, il rédigea son premier livre, un roman intitulé « Voyage au Bout de la Nuit ». Qui aurait cru que ce premier livre allait être considéré comme le meilleur roman du XXème siècle et révolutionner l’écriture ?

Qui honnêtement ne connaît pas Le Voyage au Bout de la Nuit ? Monument littéraire français.   

Tout commence sur cette phrase magique : « Ça a débuté comme ça. Moi je n’avais jamais rien dit. »

Voyage au Bout de la Nuit c’est l’histoire de Bardamu, ce jeune français qui va vieillir et qui au cours de ce long voyage va perdre littéralement ses illusions.

On pourrait dire que par son rythme le livre se divise en deux parties distinctes. La première est celle de « l’aventure » et du registre « picaresque » si on peut l’appeler ainsi. La guerre des tranchées entre 14-18, la désertion, le voyage en bateau vers le continent africain, le travail colonial dans la Jungle d’Afrique, le voyage à New York dans une Amérique capitaliste.

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Puis la seconde traite du retour en France qui constitue la moitié du bouquin. Bardamu est devenu un médecin et on va suivre sa condition sociale et ses relations et amitiés.

Dans les deux parties, on est vraiment transporté sentimentalement. La première est au final typique du voyage physique qui représente le voyage effectué à l’intérieur de soi-même. On peut d’ailleurs noter par moment l’influence probable du Cœur de Ténèbres de Joseph Conrad.

 La seconde partie parle elle d’un voyage purement intérieur. Cette fois, Bardamu reste en France dans sa bourgade, pratiquant la médecine, mais continuant à parcourir bien des kilomètres à l’intérieur de soi-même.

On tranche radicalement avec le côté agité de la première partie, pour autant l’intensité dramatique de cette seconde partie est encore plus exaltante et entraînante. 

Le récit est rédigé à la première personne, en narrateur donc. Ce parti pris n’est pas à vocation purement artistique, mais bien personnelle. Car à travers Le Voyage au Bout de la Nuit, Céline dresse sa propre autobiographie (en romancé bien sûr). Lui aussi a connu la guerre de 14-18, voyagé dans l’Afrique colonisée et à New York. Lui aussi a été médecin en France.

Et c’est ce qui donne à Voyage au Bout de la Nuit sa force : sa sincérité et son authenticité.

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Au niveau de l’écriture, c’est du pur et du dur. C’est bien simple, on peut dire sans hésiter que Céline est à l’origine de la littérature moderne. Ce rythme si soutenu et si fluide, la structure des phrases, le rejet des conventions littéraires classiques, tout y’est pour rendre le récit vraiment vivant. Mais également un langage si particulier à la base d’argot notamment, cette virulence dans les dialogues et les descriptions.

Rarement on a vu un tel débit, Céline est en roue libre et envoie du lourd. Dés ce premier ouvrage, son style si personnel, particulier et novateur s’impose au lecteur.

Rien à redire donc sur la rédaction.

Concernant le fond, Voyage au Bout de la Nuit aborde une multitude de sujets. On le résume souvent à une œuvre contre la guerre et son absurdité. Il est vrai que c’est clairement l’une des thématiques du livre. Céline dénonce l’absurdité de la guerre avec véhémence et il ferait presque l’apologie de la lâcheté. On se souvient notamment de ce dialogue qui est souvent cité :

« Oh vous êtes donc tout à fait lâche, Ferdinand ! Vous êtes répugnant comme un rat…

-Oui, tout à fait lâche, Lola, je refuse la guerre et tout ce qu’il y’a dedans… je ne la déplore pas moi… je ne me résigne pas moi…Je ne pleurniche pas dessus moi…Je la refuse tout net, avec tous les hommes qu’elle contient, je ne veux rien avoir à faire avec eux, avec elle. Seraient-ils neuf cent quatre vingt-quinze millions et moi tout seul, c’est eux qui ont tort, Lola, et c’est moi qui ai raison, parce que je suis le seul à savoir ce que je veux : je ne veux plus mourir. »

Un dialogue tout à fait parlant et qui montre la position de l’auteur face à la guerre. Il en va presque à rejeter l’héroïsme qui pour lui fait partie du vernis de la guerre. Il est au final fier de sa désertion et en fin de compte, la lâcheté va paradoxalement lui sauver la mise bien des fois et lui permettre de survivre dans un monde dur et cruel.

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C’est à partir de là que le débat peut devenir plus universel et dépasser la simple dénonciation de la guerre.

Le livre s’attaque notamment au patriotisme qui est décrit comme une sorte d’opium qui égare l’homme et qui permet d’endoctriner des pauvres gens et en faire de la chair à canon pour la guerre. Cette vison peu flatteuse du patriotisme n’a rien de frappant, non seulement au vu de la personnalité de Céline, mais surtout au vu du fait que c’est un « syndrome » propre à la grande majorité des poilus qui deviendront après la guerre pour beaucoup antipatriotiques à cause d’un gouvernement qui les a envoyé à la boucherie. On remarque d’ailleurs que dans le livre l’errance du personnage joue un grand rôle. Il n’est attaché à aucune patrie ou aucunes valeurs ancrées.   

On retrouvera aussi chez Céline l’anticapitalisme, notamment dans sa façon de décrire la société américaine lors du passage de Bardamu à New York.

Au final on retrouve là une philosophie assez anarchiste à travers ses valeurs. De plus, il y’a également un rejet de l’autorité.

Certains ont également cru voir un rejet du colonialisme. Ce n’est pas forcément clair. Céline le critique également mais il faut dire qu’il n’épargne rien dans son roman.

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Cela dit, au final, difficile de caser Céline, car son livre est dans un rejet total de tout idéalisme politique ou sentimental. Cela va de pair avec sa vision de l’humanité en fait, qui à ses yeux est pourrie jusqu’à la moelle. Dans Voyage au Bout de la Nuit, il n’y a personne à sauver et c’est bien la vision qu’a Céline du monde. Une vision extrêmement sombre et pessimiste. Je citerai notamment un passage ou Bardamu/Céline déclare : « La meilleure des choses à faire, n’est ce pas, quand on est dans ce monde, c’est d’en sortir ? Fou ou pas, peur ou pas. »   

    De ce fait, beaucoup ont logiquement rapproché Voyage au Bout de la Nuit et son auteur du nihilisme. Evidement tout est noir dans ce livre qui apparaît totalement désespéré. Pourtant j’ai toujours du mal avec la notion de nihilisme en tant que courant de pensée. Il existe peut être en forme artistique mais ne peut dans ce cas là, selon moi, aller avec la pensée. Car si Céline était vraiment nihiliste, il n’aurait jamais écrit Voyage au Bout de la Nuit. S’il avait été nihiliste, il aurait résonné de la façon suivante : « De toute façon l’humanité est pourrie, le monde est pourrie, c’est comme ça, on y changera rien car c’est notre nature profonde, notre essence. Alors à quoi bon écrire un livre ? ». Mais Céline a rédigé un livre pourtant.

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Sa démarche n’est donc pas celle d’un nihiliste, mais d’un homme qui en a gros sur le cœur et qui lâche tout à l’écrit. Dans le fond, je pense que Céline se fait plus dur qu’il ne l’était vraiment et il était sans doute plein d’humanisme, ces autres livres me confortent d’ailleurs dans cette pensée.

De plus, quand on se penche sur la tension dramatique de la seconde moitié du livre, l’exacerbation des sentiments, on ne peut que se dire que seul quelqu’un qui a une profonde humanité et qui a été heurtée par la cruauté des sociétés modernes, a pu écrire cela.

Il y’a donc une grande dimension sentimentale aussi dans Voyage au Bout de la Nuit, c’est une œuvre forte, violente et viscérale. C’est également un roman psychologique. Certains disent même psychanalytique en y voyant l’influence de Freud. Notamment dans la description des conséquences psychiques de la guerre. On pourra noter des analogies mais je ne suis pas convaincu que même à cette époque, Céline ait pu être influencé par la psychanalyse freudienne.

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Voyage au Bout de la Nuit est donc une œuvre totalement incroyable forte et puissante. C’est même hallucinant de voir un type réussir un tel chef d’œuvre réinventant la littérature dés son premier ouvrage.

Cela est dû une fois encore à l’authenticité de Céline, il n’écrit pas, il s’adresse littéralement au lecteur avec un langage plein de force, de poésie et d’argot.

A sa sortie en 1932, Voyage au Bout de la Nuit provoqua de très violentes réactions dans le monde littéraire. Il est vrai que ce roman était un vrai bouleversement pour cet univers. Cette œuvre divisa entre les pro-Céline et les anti-Céline. Les deux clans bataillèrent notamment pour attribuer ou non le prix Goncourt au livre. Certains le jugeaient trop « sombre », « grossier » et même « obscène ». A l’époque c’est une affaire qui fera beaucoup de bruit. Le prix sera finalement attribué au livre Les Loups de Guy Mazeline.

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Cependant ce n’est qu’une bataille de perdue, puisque Voyage au Bout de la Nuit remportera finalement le prix Renaudot (à une époque où ça signifiait encore quelque chose).

Mais comme toujours, c’est avant tout le public qui tranche. Et ce sera la consécration, le livre obtiendra un grand succès dans les librairies. Il faut dire que le peuple tenait là enfin un livre authentique qui lui parlait et pas issu de cette littérature bourgeoise qui ne comprenait rien aux vrais sentiments de la populace. L’argot de Céline, les leteurs du peuple, le comprenaient très bien et en percevaient l’utilité. Même les critiques qui reprochaient au livre son langage, étaient forcées de reconnaître le génie novateur de la rédaction.

Céline venait d’inventer la littérature moderne. Au cours des années, le succès du livre n’a pas démenti. Voyage au Bout de la Nuit est devenu un classique sacré de la littérature française.

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En 1999, La Fnac et le journal Le Monde organisèrent un classement des 100 meilleurs livres du XXème siècle. Pour dresser la liste ils firent voter 6000 lecteurs qui placèrent Voyage au Bout de la Nuit à la sixième place.

Voyage au Bout de la Nuit c’est donc un premier grand coup de maître (et c’est vraiment peu de le dire) de la part de Céline qui dés son premier né, s’impose comme l’une des figures les plus importantes de la littérature française.

Un chef d’œuvre inoubliable qui marque un avant et un après dans toute vie littéraire. A lire absolument !

Tout simplement le plus grand roman du XXème siècle.       

     

   

     

 

Note : 20,5/20