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Catégorie : Bande dessinée

Genre : Aventure

Année : 1939 (noir et blanc) 1947 (couleur)

Nombre de pages : 62

Nation : Belgique

Auteur : Hergé

Synopsis : Tintin fait la connaissance du professeur Halambique, spécialiste en sigillographie, qui s’apprête à faire un voyage en Syldavie. Visiblement, le professeur attire l’attention de malfrats, ce qui pousse Tintin à l’accompagner en Syldavie. Il va alors se retrouver sur la piste d’un complot qui cherche à en détrôner le roi Muskar XII en lui volant le sceptre d’Ottokar symbole et garant du pouvoir.   

Analyse critique :

(Attention SPOILERS)

Nous arrivons donc au huitième album d’Hergé, j’ai nommé Le Sceptre d’Ottokar. Cet album fut rédigé entre 1938 et 1939. Période de grands changements en Europe, puisque la seconde guerre mondiale se prépare. Le contexte transparaît d’ailleurs dans cet album. Si bien que beaucoup lui prête un débat qu’il n’a sans doute pas mais nous y reviendrons plus loin.

Après L’Île Noire, album plutôt léger, Hergé revient à quelque chose de plus sérieux et profond avec Le Sceptre d’Ottokar. Mais tout comme pour L’Oreille Cassée, il décide de ne plus se mettre en danger et de créer des lieux fictifs. En l’occurrence la Syldavie, un pays qu’on peut situer dans les Balkans et qui est le décor de cette intrigue. La Bordurie un autre pays fictif, voisin de la Syldavie, est également évoqué. Mais en réalité, ces deux pays ne sont pas vraiment le fruit de l’imagination d’Hergé qui s’est avant tout inspiré d’un livre paru en 1937 intitulé Generalized Foreign Policy écrit par un certain Richardson et qui mettait déjà en scène des pays intitulés Syldavie et Bordurie.

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Ici, il est surtout question de la Syldavie. Pays que va explorer Tintin et qui est dirigé par le roi Muskar VII. Depuis l’avènement de la monarchie et du règne d’Ottokar Premier, la Syldavie est resté attachée à une tradition sacrée. Le tenant du pouvoir doit détenir le sceptre pour gouverner et s’il venait à le perdre il serait déchu de son titre de roi et de son pouvoir. Telle fut la volonté du Baron Almazout alias Ottokar Premier. C’est alors que Tintin va découvrir l’existence d’un complot dirigé de la Bordurie pour ravir le sceptre au roi et faire un coup d’état en Syldavie.

Telles sont donc les grandes lignes de l’intrigue de cet album passionnant. Evidemment, le fond de cette BD fut interprété d’une certaine façon par l’intelligentsia. En effet, on a dit que le régime syldave et le règne de Muskar VII faisait référence au règne de Carol II en Roumanie, mais également que le pays lui-même était inspiré de l’Albanie ou de la Yougoslavie. On a aussi dit qu’Hergé dénonçait à travers cet album la montée d’une éminence fasciste en Europe et surtout le cas de l’Allemagne Nazie. Ce qui pousse à cette interprétation est le nom de l’instigateur du complot contre le roi de Syldavie, que Tintin découvre dans un document secret : Müssler. Beaucoup ont vu à travers ce nom la contraction des noms Mussolini et Hitler, tous deux alliés à l’époque. Ainsi, Hergé traiterait ici de l’Anschluss et dénoncerait la menace fasciste contre les démocraties européennes, ce qui démontrerait qu’il aurait coupé tous ses liens avec l’extrême droite belge et notamment le rexisme, mouvement politique de Léon Degrelle. Cela ferait donc du Sceptre d’Ottokar, l’album « le plus engagé d’Hergé » avec Le Lotus Bleu.

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C’est en tout cas ce qu’en dit Wikipédia, site partial où l’on trouve malheureusement tout et n’importe quoi. Cependant, il est clair que des signes interrogent. Il est assez plausible que Müssler soit le mélange de Mussolini et Hitler et qu’Hergé dénonce donc là un Anschluss tel qu’on nous l’apprend aujourd’hui dans les livres d’histoires officiels. Hergé fait probablement référence à l’Anschluss de l’Autriche et de la Tchécoslovaquie. Il semble donc là bien dénoncer l’Allemagne Nazie.

 

Cela veut-il donc dire qu’Hergé s’est détourné de l’extrême droite nationaliste et la dénonce à présent ? Ainsi que la montée d’une éminence fasciste en Europe ? Et que par la même Le Sceptre d’Ottokar est un album très engagé ? C‘est là où certains vont extrêmement vite en conclusions hâtives.  Et c’est sans doute une récupération un peu facile. Pour ma part j’ai toujours trouvé cette thèse gentiment ridicule et amusante au vu des faits qui entourent Hergé.

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Premièrement concernant le pseudo engagement de l’album qui serait digne du Lotus Bleu, resituons les choses dans leur contexte. Le Lotus Bleu prenait des positions pro-chinoises, à l’époque où la grande majorité des médias occidentaux étaient plutôt pro-japonais. Or, ici toute la presse belge, française, anglaise dénonçait clairement l’Allemagne nazie et son régime. En ce sens, Hergé se faisait simplement l’écho de son temps. Ajoutons qu’à l’époque, le climat était très tendu et si vous ne crachiez pas sur le régime nazi, si vous vous disiez neutre ou opposé à une guerre contre l’Allemagne Nazie, vous étiez taxé de « monstre nazi assoiffé de sang ». Mais surtout, il n’y a en fait aucune preuve réelle que Müssler fasse référence au Duce et au Führer. Mais admettons…  

 

Hergé dénonce t’il une émergence fasciste grimpante en Europe ? C‘est là encore oublier le contexte, puisque nombreuses étaient les républiques fascistes en Europe à l’époque, donc difficile de parler d’ « émergence fasciste ». Mais surtout, l’auteur dénoncerait t’il ici l’extrême droite nationaliste dont il a lui-même fait partie jadis ? Ce qui tendrait à prouver qu’il est devenu démocrate ? Là encore c’est une récupération un peu facile. Mais quiconque connaît le personnage d’Hergé et a un minimum d’honnêteté sait que c‘est faux. 

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Premièrement il n’existe aucun lien ou aucune source qui indique qu’entre 1938 et 1939 Hergé s’était détaché du rexisme. Ce qui serait censé le démontrer selon certains, c’est qu’Hergé dénonce ici Hitler et par raccourci sa politique proche des idéologies du rexisme. Ce qu’il faut rappeler, c‘est que si effectivement par la suite le rexisme a collaboré avec le nazisme, il fut farouchement antinazi vers le milieu des années 30. IL y'avait notamment une opposition dans la vision catholique du rexisme qui ne collait pas avec le nazisme. Ensuite, même avant la guerre et contrairement aux idées reçus, les nationalistes conservateurs, dont faisaient partis Hergé, défendaient avant tout la patrie et voyaient par conséquent d’un mauvais œil une Allemagne qui menaçait d’envahir. Hergé était un conservateur catholique attaché à la Monarchie. Par conséquent, si on regarde l’album, on retrouve bien là l’histoire d’une monarchie menacée.

Difficile donc de voir là un parti pris démocrate ou républicain. J’ajouterais également un autre fait évoqué par Olivier Mathieu qui a connu Hergé. Le passage dans le musée où Milou dérobe un os à un squelette de diplodocus, est tiré d’une photographie du musée de Berlin prise en 1938 et qui comprenait originalement deux teintures ornées de croix gammées. Cette photographie était en fait parue dans le journal « Le Patriote » Illustrée le 16 janvier 1938. Hergé était donc au moment de l’écriture coutumier des journaux nationalistes dits d’extrême droite. 

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Mais surtout rappelons qu’à la fin de la guerre Hergé fut arrêté et emprisonné pour faits de collaboration. Il rédigea notamment pour le célèbre journal collaborationniste « Le Soir ». Il échappa de peu au peloton d’exécution, mais cela démontre que Le Sceptre d’Ottokar (qui ne fut d’ailleurs jamais interdit pendant l’occupation) n’a pas vraiment été un élément témoignant d’un parti pris antinazi pour Hergé, même à l’époque.  Bref, difficile donc de voir à travers Le Sceptre d’Ottokar un pamphlet contre le fascisme et un album engagé. Surtout au vu des prises de positions d’Hergé par la suite et même au moment des faits comme en témoignent plusieurs de ses œuvres d’époque. On peut sans doute y voir un album évoquant de façon indirecte le contexte de l’époque et les inquiétudes qui en découle, mais certainement pas un parti démocrate et « antifasciste », on n’y perd cependant rien au change.  

 

Premièrement, d’un point de vue graphique, l’album est très réussi et très beau. Pour la version colorisée de 1947 d’ailleurs, les dessins furent largement modifiés et le rendu est absolument sublime. Hergé fut aidé de son fidèle collaborateur E.P. Jacobs. 

 

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L’intrigue est très bien construite et amenée mais également très riche en détail et en rebondissements. De même que le rythme est soutenu.

Ensuite nous avons également droit à une belle galerie de personnages. On retrouvera notamment Dupond et Dupont les deux détectives maladroits. Ici changement, puisqu’ils ne poursuivent pas Tintin pour un crime qu’il n’a pas commis mais l’aident au contraire (tant bien que mal) dans sa quête.

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On aura également de nouveaux visages comme le Professeur Halambique, le roi Muskar VII et le Colonel Boris, officier félon qui complote contre le roi pour le compte de Müssler.

Mais c’est surtout dans cet album qu’apparaît pour la première fois la célèbre cantatrice Bianca Castafiore, dont la voix est comme un ouragan. La Castafiore nous rappelle à quel point Hergé n’est pas vraiment tendre avec les femmes dans son œuvre. Elle est également accompagnée de son pianiste monsieur Wagner et sa bonne Irma.

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Des personnages hauts et en couleurs qui apportent à l’intrigue, alors que notre jeune reporter affirme toujours autant sa personnalité.

Le Sceptre d’Ottokar est donc un album très intéressant et vraiment passionnant.

Une nouvelle réussite pour Hergé                             

  

 

 

Note : 17/20