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Catégorie : Bande dessinée

Genre : Aventure

Année : 1937 (noir et blanc) 1943 (couleur)

Nombre de pages : 62

Nation : Belgique

Auteur : Hergé

Synopsis : Un fétiche arumbaya est volé au musée ethnographique. Dés le lendemain l’objet en question est mystérieusement restitué. Cependant Tintin effectuant un reportage sur l’affaire, constate que le fétiche original avait l’oreille cassée et que celui restitué a les deux oreilles intactes. Comprenant qu’il s’agit d’un faux, il se lance dans une enquête qui le mènera en Amérique du Sud au milieu d’une guerre entre deux états.   

Analyse critique :

(Attention SPOILERS)

Notre cycle Tintin continue avec L’Oreille Casséerédigée en 1937. Hergé vient de peaufiner son œuvre et de connaître un grand succès avec son diptyque Les Cigares du Pharaon et Le Lotus Bleu. Il enchaîne avec une nouvelle aventure, L’Oreille Cassée, une nouvelle BD très réussie.

L’Oreille Cassée est une aventure remarquablement bien dosée. Tout démarre à Bruxelles dans un  cadre calme et posée pour petit à petit aller vers l’aventure et les contrées les plus reculées de l’Amérique du Sud au fin fond de la forêt vierge.

Le début à Bruxelles est d’ailleurs l’occasion de découvrir la rue du Labrador où réside Tintin.

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Hergé nous entraîne donc dans une aventure palpitante à travers un album très riche. L’Oreille Cassée est même sans doute l’un des albums les plus riches de Tintin.

Tout comme pour Le Lotus Bleu, l’auteur s’est énormément renseigné et a bien travaillé son projet. Pour le fameux fétiche arumbaya emblème du livre, Hergé s’est inspiré des statues de la dynastie précolombienne. Ce qui n’a rien d’étonnant quand on découvre les origines de ce fétiche.

D’ailleurs, là encore, à l’instar du Lotus Bleu, L’Oreille Cassée est très marqué par le contexte politique de l’époque. Mais cette fois-ci, Hergé n’a plus l’intention de prendre de risques et choisit de situer son intrigue dans un pays fictif : le San Theodoros, un pays d’Amérique du sud déchiré par l’instabilité politique et une guerre civile entre le Général Alcazar et le général Tapioca.   

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L’auteur dresse ici un constat de l’instabilité politique de beaucoup de pays d’Amérique du Sud tous en proie à des révolutions sans changements. Il caricature cela avec beaucoup d’humour, lorsqu’on voit les soldats chanter la gloire de n’importe quel dirigeant qui vient de renverser le pouvoir. Mais la partie la plus intéressante reste le moment où une guerre éclate entre le San Théodoros et l’état voisin le Nuevo Rico (là encore, un pays fictif inventé par Hergé). En réalité, cet évènement de la BD fait référence la Guerre du Chaco entre la Bolivie et le Paraguay de 1932 à 1935.

Là encore Hergé démontre qu’il a bien étudié son sujet et tire tous les dessous de cette guerre dite « de territoire » qui fut en réalité mise en œuvre par les puissantes compagnies pétrolières américaines. Cette guerre fut d’ailleurs très meurtrière et causa près de 100 000 morts. Non seulement Hergé pointe du doigt la responsabilité des compagnies pétrolières dans cette guerre, mais aussi le commerce d’armes à travers le personnage de Bazil Bazaroff inspiré du célèbre marchand d’armes Bazil Zaharoff. Mieux que ça même, Hergé, nous montre les liens qui peuvent exister entre ces différents groupes qui se concertent pour créer une guerre dont ils profiteront. Il est donc sous entendu que les guerres sont le fruit d’oligarchies mondiales. En ce sens L’Oreille Cassée est un album visionnaire. On pourrait appliquer la situation de l’Amérique du Sud de l’époque à celle que vit actuellement le Moyen Orient dans des circonstances quelques peu différentes et plus radicales. 

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L’Oreille Cassée est donc à ce niveau un album très critique, sans doute même beaucoup plus que Le Lotus Bleu dont on chante tant les louanges.

Ensuite, L’Oreille Cassée nous emmène au cœur d’une forêt rappelant clairement la forêt  amazonienne. Ici, l’auteur s’est inspiré des tribus primitives pour donner naissance aux arumbayas et également aux bibaros, leurs ennemis.

On est donc épaté par la richesse d’un tel album.

Les personnages viennent d’ailleurs accentuer le tout.

On retrouvera brièvement les Dupondt au début de l’aventure.

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Mais on va surtout faire la connaissance de nouveaux protagonistes.      

Notamment le général Alcazar, personnage haut et en couleurs qui est le dirigeant du San Theodoros quand il n’est pas renversé par son rival le Général Tapioca. Il est difficile de définir la politique du Général Alcazar, mais on voit qu’il est parfaitement près à déclencher une guerre au service des compagnies pétrolières. On a donc affaire à un homme visiblement peu scrupuleux.

Nous découvrirons également Pablo, un bandit qui va finalement devenir l’allié de Tintin.

Ensuite nous avons Ridgewell, explorateur blanc porté pour mort qui s’est en fait intégré à la tribu des arumbayas. Ce personnage serait inspiré de l’explorateur Percy Fawcett ami de Sir Arthur Conan Doyle le célèbre auteur. Au final, on peut voir à travers ce personnage le constat d’Hergé sur notre société occidentale d’après première guerre mondiale. Société ou le blanc préfère partir vivre dans une tribu au fin fond de la forêt vierge en Amérique du sud.

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Mais l’album peut également s’appuyer sur deux très bons méchants que sont : Ramon Bada et Alonzo Perez. Deux sud-américains sans scrupules prêts à tout pour mettre la main sur le fétiche et à se débarrasser de Tintin. C’est le seul duo de méchant qu’on trouve dans Tintin et il fonctionne à merveille. Perez étant la tête pensante et Bada le bras armé dont la spécialité est le lancé de navaja (poignard), discipline où il est assez médiocre sortant sans cesse cette phrase qui deviendra culte « Caramba ! Encore raté ! ». On a donc deux très bons méchants.

On peut aussi citer l’apparition d’un nouveau personnage animal qui vient compléter Milou, Coco, le perroquet de monsieur Balthazar détenteur d’un précieux secret verbal.

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L’Oreille Cassée est donc un album très riche et qui plus-est très réussi. Les dessins sont une fois encore superbes. Cependant, lors de la colorisation du bouquin en 1943, les dessins, contrairement aux autres albums, ne seront pas refaits. On n’y perd rien au change car les couleurs sont somptueuses et d’un point de vue esthétique je trouve que c’est un très bel album.

Il y’a également pas mal d’humour et même une scène où l’auteur tourne en dérision son héros en le rendant ivre.

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Hergé réussit donc là un nouveau coup de maître, partant d’une histoire banale qui va gonfler pour s’enrichir sur le fond et aborder des tas de sujets.

Un must de la série tout simplement ! 

  

 

 

 

Note : 18,5/20