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Catégorie : Cinéma

Genre : Thriller, Horreur, Expérimental

Année : 1983

Public : Interdit aux moins de 16 ans

Durée : 1H23

Nation : Allemagne/Autriche

Réalisateur : Gerald Kargl

Acteurs : Erwin Leder, Silvia Rabenreither, Edith Rosset, Rudolf Götz

Synopsis : Un psychopathe vient de purger une longe peine de prison pour meurtre. Mais une fois sorti, il n’a qu’une seule obsession : tuer de nouveau. Il se met à errer tel un fantôme dans la ville. Après avoir tenté de tuer une conductrice de Taxi, il atterrit dans les faubourgs et s’introduit dans une grande demeure dans laquelle vivent une vieille dame, sa fille et son fils handicapé…   

Analyse critique :

(Attention SPOILERS !)

Aujourd’hui c’est du lourd, du très lourd même puisque j’aborde sur ce blog Schizophrenia (également connu sous le nom de Schizophrenia, le Tueur de l’ombre) film culte et choc de Gerald Kargl. Ce film est devenu un petit mythe en France, car il est connu pour être le film fétiche du réalisateur Gaspar Noé. C’est d’ailleurs pourquoi je décide de l’aborder après avoir consacré un cycle à Noé.  Mais il reste surtout culte pour avoir été interdit et introuvable pendant très longtemps dans notre pays hexagonal. Ce n’est qu’en 2012 que la maison d’édition Calotta rendra hommage à ce chef d’œuvre en l’adaptant, nous offrant par la même un superbe cadeau.

Comment commence l’histoire de Schizophrenia ? Il faut savoir que dans les années 80, les films mettant en scène des psychopathes ne sont pas rares. On peut évidemment penser à Maniac, Cauchemars à Daytona Beach ou encore Henry : Portrait d’un Serial Killer. Le projet de Gerald Kargl n’a rien de novateur sur la base. Mais c’est sur la forme surtout que le réalisateur va créer quelque chose de jamais vu dans le septième art.

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Pour son histoire, il s’est inspiré d’une affaire sordide de triple meurtre commis en Autriche dans les années 80 par un certain Werner Kniesek. Le point de départ est donc simple, de même que l’histoire. En gros nous suivons les traces d’un tueur psychopathe pris d’une pulsion irrésistible de meurtre et qui va faire un carnage dans une grande demeure.

Une fois encore c’est la réalisation et la mise en scène qui font la différence ici. Ce qui est fou, c’est que Schizophrenia est je crois le seul film de Gerald Kargl et c’est pourtant un film unique dans l’histoire du cinéma. Kargl s’impose comme un génie visuel avec ce seul travail cinématographique.

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Concernant l’intro, elle met déjà dans l’ambiance. D’ailleurs elle n’était pas prévue à la base. En fait c’est le distributeur qui trouvait que le film était trop court pour être exporté et a demandé à Kargl de rajouter au dernier moment quelques scènes. Ayant peu de moyen, Kargl a fait cet épilogue. On y découvre le premier meurtre commis par notre personnage principal mais également sa biographie sous forme d’album photos. Et dés le début on est plongé dans le sordide et le malsain. Ce petit photo-film est remarquable et inspirera beaucoup Noé pour l’intro de Seul Contre Tous.

Mais avec Schizophrenia, on est surtout dans un cinéma expérimental. Et comme souvent dans ce registre, le metteur en scène cherche à mettre en place une atmosphère particulière. Pari réussi et notamment grâce à une mise en scène absolument hallucinante. Ici Kargl joue essentiellement sur les mouvements de caméra, mais quels mouvements ! La caméra plane, elle flotte tel un fantôme au dessus de notre tueur. Là encore on remarque aisément que Noé s’en est inspiré. Mais de son propre aveu, sur son film Enter The Void, qui disposait d’un budget largement supérieur au film de Kargl et de l’avancé technique faite en 26 ans, le réalisateur argentin n’est pas parvenu à reproduire certains mouvements de Schizophrenia. C‘est dire le génie technique et visionnaire de Kargl. Et il est vrai que quand vous matait le film, vous vous demandez comment il a fait. Même en pensant aux grues et aux câbles, on ne parvient pas à deviner comment il est parvenu à nous pondre des mouvements aussi vertigineux.

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Cependant, il faut aussi voir comment le film a été réalisé. En réalité, quasiment tout est filmé à travers un miroir. En effet, Kargl avait monté un miroir sur sa caméra qui reflétait ce qu’il voulait filmer. C’est par ce procédé en partie qu’il a pu prendre certains angles totalement atypiques et obtenir certains mouvements hallucinogènes. Cela dit, comme vous en doutez, il a fallu ensuite retravailler la pellicule pour retrouver le sens réel de l’image. Bref un travail de titan surtout à l’époque et avec peu de moyens.

La réalisation est donc totalement expérimentale et novatrice. Kargl signe une vraie performance comme jamais vu.

Le décor est également très bien travaillé, notamment la maison où se déroule la majeure partie du film. Ce côté parfois kitch met vraiment mal à l’aise et dégage quelques chose d’extrêmement malsain. Et c’est d’ailleurs l’un des points qui m’a le plus frappé sur Schizophrenia c’est que tout y est malsain. Le malsain est évidemment récurrent sur ce genre de film, mais ici c’est vraiment oppressant, car le moindre détail est malsain. Même les victimes du tueur dégagent quelque chose de malsain, même le pauvre handicapé attardé et en fauteuil roulant dégage quelque chose de profondément malsain, sans qu’on puisse dire pourquoi. A ce niveau là, Schizophrenia est vraiment une œuvre oppressante.

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Mais elle l’est également dans le sens où tout est quasiment tourné en temps réel. Par là, comprenez que vous suivez l’itinéraire du tueur sans coupe (à part à un moment dans le film). De plus le réalisateur s’attache au moindre petit détail pour rendre le tout extrêmement réaliste.  L’immersion dans le trip du tueur est donc totale. Kargl nous place dans la tête de son personnage. Pour cela il utilise remarquablement bien le procédé de la voix-off qui est quasi permanente. On a sans cesse la pensée du tueur qui nous est offerte et on finit plus ou moins par saisir et comprendre son cheminement logique. Une fois encore, l’immersion est totale. Kargl parvient à nous piéger et à nous faire rentrer dans le trip morbide, sadique et psychotique de son personnage. Si bien qu’à la fin dans le bar on a envie de voir le personnage repartir dans la tuerie, on est comme envoûté par sa folie meurtrière et on partage son sentiment d’adrénaline sur les meurtres. C’est rare de réussir cela au cinéma, et là encore Kargl y ‘est parvenu à merveille.

Vous l’aurez compris via les lignes précédentes, Schizophrenia est une œuvre violente. Aucune des scènes de meurtre ne se ressemblent. D’ailleurs, Kargl ne joue pas tellement sur le sang ou le gore. La seule scène sanglante reste le meurtre de la fille où l’on voit le tueur boire les giclées de sang de sa victime (chose que je n’avais jamais vu au cinéma) Mais pour le reste, c’est très peu sanglant et le réalisateur véhicule plus la violence par sa façon agressive de filmer les séquences de meurtres et par l’ambiance qu’il instaure. Bref c’est là encore du grand art. Et c’est aussi ce qui fait qu’aujourd’hui encore, la violence de Schizophrénia conserve son impact.

   

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Mais comment parler d’un tel film sans évoquer sa BO. En l’occurrence pour la musique du film, Kargl ne s’est rien refusé puisqu’il a fait appel à Klaus Schulze pionnier de la musique électronique. Pour ceux qui ne le connaîtraient pas, Klaus Schulze est un peu le Jean-Michel Jarre allemand. Il faut d’ailleurs savoir qu’au moment où fut tourné Schizophrenia, Schulze était déjà un compositeur et musicien célèbre en Allemagne. Et pourtant il a accepté de faire la musique d’un petit film expérimental totalement méconnu. Comme le soulignait à juste titre Gaspar Noé, c’est tout à son honneur. La musique de Schizophrenia contribue largement à l’ambiance. Très atmosphérique elle est à la fois malsaine et envoûtante. Mais elle semble surtout venir d’un autre monde, le monde délirant et morbide dans lequel vit le tueur. Pourtant, ce côté synthétique du son n’a rien de sordide au contraire et semble une fois encore sorti tout droit d’une autre dimension. Les percussions en arrière plan semblent accompagner les pulsions du tueur. Kargl joue d’ailleurs avec maestria sur la musique qu’il utilise beaucoup. La BO de Schizophrenia est donc vraiment planante et contribue à nous faire rentrer dans le trip psychopathe du personnage.

Vous l’aurez donc compris, Schizophrenia se vit et fait partie de ses films métaphysiques qui dépassent la notion de cinéma. C’est une œuvre glaçante mais aussi un vrai trip qui vous chamboule l’esprit et vous retourne totalement tout en vous boostant incroyablement.

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Concernant les acteurs, nous avons Erwin Leder dans le rôle du tueur. Il est absolument parfait et hallucinant dans le rôle. Premièrement il faut bien avouer qu’il a vraiment une gueule de taré. Ensuite son jeu est incroyable, et l’essentiel en est la voix off que j’ai évoqué plus haut. Si Gaspar Noé conseille de voir le film en version traduite française (format sous lequel il a découvert le film à l’époque où il était introuvable en France), je vous conseillerai plutôt la version originale. La voix de Leder étant tout simplement envoûtante et planante. Cela rappelle au final l’interprétation de Malcolm McDowell dans L’Orange Mécanique de Kubrick, qui basait également le plus fort de son jeu sur sa voix off, elle aussi vraiment envoûtante. Erwin Leder contribue donc largement au succès de Schizophrenia. Il simule absolument bien la folie meurtrière et les troubles de la personnalité. Il ne cherche pas à en faite des tonnes en se transformant en « grand méchant loup » ce qu’ont tendance à faire les films américains. Non, il reste très naturel et il est tantôt terrifiant tantôt pathétique, tantôt redoutable, tantôt fragile. Leder a donc su remarquablement bien doser son personnage pour le rendre réaliste au possible. Là où l’on peut aussi admirer la prestation d’acteur, c’est dans le sens où son personnage n’est jamais haïssable malgré ses actes, on s’attache plus ou moins à lui sans l’aimer pour autant. Mais il y’a quelque chose qui nous lie à lui. Et c’est là encore dû au fait ou le spectateur est pris littéralement à partie. D’ailleurs dans le film, je trouve que le chien qui finit par suivre le tueur partout (et auquel ce dernier semble finalement s’attacher) représente un peu le statut du spectateur.

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Pour le reste du casting, les acteurs sont tous des inconnus mais remplissent très bien le quota. Tous dégagent une fois encore quelque chose de profondément malsain et tous sont totalement crédibles.

Schizophrenia est donc une totale réussite formelle, mais qu’en est-il sur le fond ? On pourrait voir à travers Schizophrenia un film contre la réhabilitation des tueurs en série, puisqu’il met en scène un tueur qui sitôt sorti de prison va recommencer ses tueries. Le film semble donc nous dire que ce genre de personnages sont irrécupérables et condamnés à être hanté à vie par leurs pulsions meurtrières. Cela dit, il ne semble pas y’avoir de parti pris ou de revendication politique à ce niveau là. Schizophrenia est un film expérimental et il reste neutre. Cela dit, Kargl en nous faisant entrer dans le trip de son personnage principal semble éveiller la face sombre qui est en nous pour nous la dévoiler. Au final en chacun de nous, nous avons tous la possibilité de devenir ce « tueur de l’ombre ». C’est aussi ce qui est dérangent dans Schizophrenia.

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A sa sortie en 1983, le film passera quasiment inaperçu, faute de moyens. Il sera même interdit dans plusieurs pays (dont la France) en raison de son côté malsain et de sa violence. Pour autant, dans les milieux undergrounds, Schizophrenia va petit à petit devenir culte. Il va même devenir une petite légende assez improbable puisque beaucoup de cinéphages finiront par connaître le film de réputation sans jamais l’avoir vu et sans jamais pouvoir le dénicher. Ce film, c’est donc un mythe quelque part.

Dans les années 90, alors qu’il était encore quasiment introuvable, des réalisateurs qui le visionneront s’en inspireront beaucoup. J’ai déjà évoqué le cas de Gaspar Noé, mais il est probable que le réalisateur autrichien Michael Haneke s’en soit également inspiré pour son Funny Games en 1997, notamment pour le décor et la froideur de la mise en scène. 

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En 2012, Carlotta, qu’on peut remercier, éditera enfin ce chef d’œuvre en DVD chez nous. Le résultat est incroyable. Depuis, Schizophrénia a été largement diffusé dans les milieux du cinéma (ce qui lui enlève quelque part son charme underground). C’est une œuvre de barge toujours aussi incroyable des années après.  

Quand on pense que c’est le seul film de Kargl…Qui sait ce que ce réalisateur aurait pu nous pondre d’autre, quand on voit que son seul bébé est une œuvre unique dans l’histoire du cinéma ?

Schizophrenia est un chef d’œuvre absolu. Une véritable bombe psychotique et métaphysique.  

         

                    

        

Note : 20/20