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Catégorie : Cinéma

Genre : Erotique

Année : 1971

Public : Interdit aux moins de 16 ans

Durée : 1H45

Nation : Italie, France, Allemagne

Réalisateur : Pier Paolo Pasolini

Acteurs : Franco Citti, Ninetto Davoli, Jovan Jovanoniv, Vincenzo Amato, Angela Luce, Pier Paolo Pasolini.

Synopsis : Plusieurs histoires avec divers protagonistes s’entremêlent. Andreuccio va être victime d’une jeune femme qui se fait passer pour sa sœur. Le jardinier d’un couvent va enchaîner les aventures sexuelles. Une jarre va sauver une femme pratiquant l’adultère. Ciapetello, un bandit, tombera malade chez deux usuriers. Enfin, un peintre, disciple de Giotto, va puiser son inspiration dans les récits érotiques.   

 

Analyse critique :

(Attention SPOILERS !)

Nous continuons notre cycle dédié à Pier Paolo Pasolini avec Le Décameron, l’un de ses films les plus cultes.

Nous sommes en 1971 et Pasolini a fait du chemin en tant qu’artiste et penseur. Avec Le Décameron il décide de poser la première pierre d’un triptyque baptisé : Trilogie de la Vie.  

Ici le cinéaste revient à l’un de ses sujets de prédilection, à savoir la sexualité et la libération sexuelle. Pasolini avait déjà fait Comizi d’Amore en 1963, une enquête sur la sexualité en Italie. Par la suite, il avait réalisé Théorème qui abordait entre autre la libération sexuelle est la prônait.

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Pour l’artiste, la sexualité revêtait un caractère majeur. Elle devait être l’un des remparts humains contre le consumérisme de masse des sociétés néo-capitalistes avançant à grands pas et liées à la bourgeoise.

Cependant, les évènements de mai 68, qui allaient dans son sens, lui font prendre conscience d’une certaine hypocrisie. Et dés 1969, dans son film Porcherie, il commence à sous entendre que le sexe pourrait être en fait devenu quelque chose de conformiste voir de consumériste.

Dans Porcherie donc, sa vision à l’égard du sexe n’était pas bienveillante. Avec Le Décameron il décide de revenir apaisé sur le sujet. Il aborde à nouveau sous un angle bienveillant la libération sexuelle, mais dans quel cadre ? Il choisit pour support Le Décameron de Giovanni Boccaccio écrit entre 1348 et 1358. Il en prélève dix histoires, sur les centaines que le livre contient et les met en scène.

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Diverses histoires qui tournent pour la plupart autour des rapports d’amour et sexuels.

Pour ce film, Pasolini travaille pour la première fois avec le très grand producteur italien Alberto Grimaldi (qui fut notamment le producteur des westerns de Sergio Leone). Le cinéaste a donc réussi à réunir de gros moyens.

Parlons d’abord de la mise en scène. Le Décameron est une œuvre de toute beauté. Dans ce film, Pasolini joue également le rôle d’un peintre et c’est assez révélateur, puisqu’on a l’impression que son film est une peinture en mouvement. C’est la gigantesque fresque murale que peint son personnage dans le film.

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Et c’est d’ailleurs là le plus gros point du Décameron : son esthétique visuelle. Cette teinte brune moyenâgeuse est absolument somptueuse. Et que dire des costumes et des décors ? Tout suinte la perfection artistique. Les jeux avec les couleurs, la lumière, les formes. Ce côté très antique et mystique peut montrer à nouveau cette héritage historique de la filmographie de Pasolini qui transcendait déjà dans Œdipe Roi et Médée.

Plus que le réalisateur, c’est un artiste très visuel qui s’exprime. Mais il manie bien évidemment avec maestria la caméra également. Le Décameron reste donc l’une de ses plus grandes réussites à ce niveau là. On sent que Pasolini a acquis beaucoup d’expérience et qu’il est capable de décupler une plus grande puissance visuelle qu’auparavant. Tout est le fruit d’un savant dosage.

La mise en scène est également très travaillée et parfois assez théâtrale tout en ayant le côté imposant des grands films de Visconti.

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Avec Le Décameron, Pasolini franchit donc un nouveau niveau artistique. On retrouve également toute la poésie visuelle propre à son cinéma.

Le montage est également très réussi. Pasolini ne divise pas en chapitre ou ne distingue pas clairement les différentes histoires. Tout se fait de façon fluide et subtile.

Pour ce qui est de la musique, il fait appel à Ennio Morricone avec lequel il avait déjà travaillé. La bande sonore est donc à la hauteur.

Mais Le Décameron s’appuie également beaucoup sur ses acteurs.

On reconnaîtra évidemment plusieurs têtes.

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Franco Citti est comme toujours sublime dans le rôle Ciapelletto le bandit.

Ninetto Davoli absolument extraordinaire dans le rôle d’Andreuccio. Sa joie de vivre et sa bonhommie colle remarquablement bien au personnage et il est vraiment fendard comme toujours.

Pasolini signe également une très bonne prestation dans le rôle du peintre disciple de Giotto (que le cinéaste admirait énormément).

Le reste du casting est également composé de très bons acteurs, qui comme toujours chez Pasolini, débordent d’authenticité.

Le Décameron est donc un film artistiquement et techniquement impeccable. Mais sur le fond, quelle est sa plus value intellectuelle ?

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Comme je l’ai évoqué plus haut, Le Décameron est l’occasion pour Pasolini de revenir apaisé, à l’un de ses sujets de prédilection : la sexualité. Et plus précisément la libération sexuelle qu’il avait abordée dans Théorème. Mais, comme je l’ai rappelé, il avait désormais à l’égard de cette libération sexuelle un avis plus critique et la voyait comme une fausse révolution qui rentrait plus dans le conformisme qu’autre chose. Pasolini aurait-il donc changé d’avis en offrant un film prônant la libération sexuelle ?

En fait, quand on regarde bien on comprend qu’avec Le Décameron, le cinéaste a dans le fond une évolution assez logique par rapport à son constat. Ce n’est pas pour rien si contrairement à Théorème, Le Décameron ne se situe plus dans le monde moderne. Pasolini a choisit comme matériau des récits datant du XIVème siècle. A l’époque il avait déjà affirmé qu’il voulait en fait revisiter un héritage érotique du patrimoine culturel européen avec la Trilogie de la Vie, et c’est exactement ça. Avec ce film, Pasolini semble opposer à la sexualité moderne la beauté de la tradition érotique d’antan.

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Il suffit pour le comprendre de resituer le récit d’origine dans son contexte, à savoir un siècle sous l’Inquisition où le sexe était tabou et où les gens commençaient cependant à se libérer par le sexe.

Aux bobos de « Mai 68 » Pasolini oppose alors, à travers ce film, une vraie révolution sexuelle.

Mais pour autant le cinéaste ne semble pas non plus engagé dans un parti pris.

Pour lui la sexualité est une question primordiale et il est en proie à plusieurs interrogations à son sujet. C’est sans doute pour cela qu’il veut la revisiter sous ses aspects les plus profonds et les plus antiques. La Trilogie de la Vie, qui commence donc avec Le Décameron est pour Pasolini le moyen de revenir aux sources d’un sujet qui l’interpelle, l’inquiète et le fascine.

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Il semble encore croire à la révolution sexuelle mais veut finalement tout faire pour la voir se dérouler au mieux.

On retrouve donc dans Le Décameron, les obsessions récurrentes du cinéaste.

Le Décameron est en fait un film purement artistique et pas du tout commercial. Et pourtant ce sera un énorme succès dans toute l’Europe. En France, par exemple il fait autant au box office que Little Big Man d’Arthur Penn. C’est d’ailleurs pourquoi Pasolini, et le cinéma italien de l’époque de façon générale, inquiétaient beaucoup les américains et Hollywood. Le cinéma italien était très prospère. Après le néo-réalisme dans les années 40 et 50, il atteint une apogée encore plus grande peut être dans les années 70. C’est sans aucun doute le plus grand cinéma européen qu’on ait jamais vu.

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Mais pour en revenir au Décameron, le succès de Pasolini sera, comme souvent parfumé de scandale. Une multitude de plaintes s’abattront sur le film le jugeant « obscène ». Dans certaines villes d’Italie comme Ancône ou Sulmone, le film sera saisi par le procureur.     

Cependant, son énorme succès en Europe peut justement s’expliquer par le fait que Pasolini a fait resurgir chez le spectateur ses racines européennes. Et c’est là le génie visionnaire de l’artiste.

Au final, son évolution l’amènera à s’éloigner de la philosophie du Décameron. Mais ce film n’en reste pas moins un chef d’œuvre absolu, première pierre d’une des plus grandes trilogies de l’histoire du septième art.  

 

 

Note : 18/20