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Catégorie : Cinéma

Genre : Inclassable, Initiatique

Année : 1973

Public : Interdit aux moins de 16 ans

Durée : 1H49

Nation : Mexique

Réalisateur : Alejandro Jodorowsky

Acteurs : Alejandro Jodorowsky, Horácio Salinas, Ramona Saunders, Juan Ferrara, Adriana Page.   

Synopsis : Un voleur vagabond, véritable sosie du Christ, va de mésaventures en mésaventures. Il finit par rencontrer un puissant alchimiste qui décide de lui transmettre son savoir ainsi que les mystères de l’univers et de sa propre personnalité. Après plusieurs rituels d’initiation, il lui présente sept personnages riches et puissants représentant chacun une planète du système solaire. Tous ensembles, ils décident de se réunir pour tenter de conquérir ce qu’ils n’ont jamais obtenu : l’immortalité. Ils partent donc en pèlerinage vers La Montagne Sacrée afin d’obtenir la vie éternelle.     

 

Analyse critique :

(Attention SPOILERS !)

Aujourd’hui c’est du lourd car je me décide à aborder ce qui pourrait être le film le plus culte de l’histoire du septième art, La Montagne Sacrée d’Alejandro Jodorowsky. Le réalisateur chilien d’origine russe est un artiste underground total, membre de la Trinité Sacrée et l’un des fondateurs du groupe Panique auquel j’ai dédié ce cycle. En cette année 1973 l’ « anti-mouvement » Panique va livrer deux chefs d’œuvres universels et fabuleux : J’irai comme un Cheval Fou de Fernando Arrabal et La Montagne Sacrée d’Alejandro Jodorowsky. 

Aujourd’hui c’est donc de ce dernier film que je vais vous parler.

En 1971, Alejandro Jodorowsky a triomphé avec son chef d’œuvre surréaliste, ésotérique, onirique et panique El Topo. Ce film avait lancé un nouveau phénomène, le Midnight Movie. El Topo est devenu un film extrêmement culte (voir un film de fanatiques). John Lennon, qui avait énormément apprécié ce chef d’œuvre et en avait même fait son film favori, décida de tout faire pour financer la prochaine œuvre de Jodo. La rock star fait alors pression sur son producteur Allen Klein pour que ce dernier apporte les fonds nécessaires au prochain OFNI (objet filmique non identifié) de l’artiste.

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Klein donnera donc 3 millions de dollars à Jodo (ce qui est beaucoup pour un artiste underground de l’époque) avec pour instruction de faire absolument tout ce qu’il veut !

Jodorowsky fera alors La Montagne Sacrée.

Cette histoire d’un vagabond, un alchimiste et son assistante et sept puissants qui décident de gagner l’immortalité en atteignant le sommet de la montagne sacrée située sur l’île du Lotus.

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La Montagne Sacrée c’est une œuvre assez paradoxale. En réalité, une grande partie des fans de l’artiste (dont je fais partie) considèrent ce film comme son chef d’œuvre absolu. Pour autant, Jodo déclara lui-même qu’il trouvait le film raté. En réalité, avec La Montagne Sacrée, il avait tenté de faire du cinéma d’une nouvelle manière et en ce sens c’est une œuvre révolutionnaire. Jodo voulait que la réalisation soit en fait une initiation pour tous les acteurs et l’équipe du film. Il souhaitait en effet imposer une discipline initiatique aux acteurs et les enfermer même pendant deux mois dans une maison.

Pour initier son équipe, il fit alors appel au maître spirituel Oscar Ichazo qui donnait aussi dans l’usage de drogue (ce qui ne rejoignait pas vraiment la philosophie de Jodorowsky). C’est d’ailleurs probablement de là que sont nées les rumeurs affirmant que tout le tournage fut effectué sous l’emprise de la drogue. Ce n’est sans doute pas complètement faux. Jodo qui rejetait d’ailleurs les drogues décidera de se laisser tenter pour aller vers de nouveaux horizons artistiques.

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Pour le réalisateur, ce fut donc une expérience incroyable et enrichissante malgré qu’il juge son film comme raté.

« Pour moi le film fut un échec. Mais un bon échec, une tentative pour se rapprocher du véritable travail » déclare t’il.

Cet échec serait en partie dû aux acteurs. Il aurait d’ailleurs pu faire renoncer Jodo au cinéma. A ce sujet l’artiste déclare : « Les acteurs devinrent des cabotins ! Ils jouaient des coudes pour être devant les caméras…Je me suis rendu compte que le cinéma pervertissait les gens et ne pouvait amener à une réalité ».

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Pour autant, malgré tout,  La Montagne Sacrée est devenu le film le plus culte de Jodorowsky. Mais comment se présente cette œuvre totalement en marge du cinéma ?

En réalité, le film, à l’instar d’El Topo, se divise en deux parties distinctes. D’ailleurs on remarquera que l’analogie avec El Topo se trouve même dans l’évolution des thèmes sur ces deux parties.

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Partie1 :

Un vagabond errant, enchaînant les mésaventures, croise un alchimiste qui lui fait rencontrer les sept personnes les plus puissantes de l’univers, représentant chacune une planète du système solaire. Tous ensembles, ils décident de partir à l’assaut de la montagne sacrée pour détrôner les 9 immortels qui y règnent et obtenir le secret de la vie éternelle.    

La réalisation de cette première partie tape à l’œil dés la première image. Une scène nous présentant un alchimiste procédant à une initiation rituelle avec deux femmes. Cette séquence est tout simplement incroyable. Déjà sur le plan esthétique elle est magnifique et puissante. Personnellement, elle me rappelle la puissance visuelle de 2001 : L’Odyssée de L’Espace (d’ailleurs ce sont les mêmes couleurs que la scène finale du film de Kubrick et également le même parallélisme). Après cette scène d’une richesse esthétique incomparable, on se retrouve sur une terre avec un sosie du Christ recouvert d’abeilles.

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Cette première partie va surtout mettre en scène une ville qui peut ressembler à Mexico (le film étant tourné au Mexique) mais aussi à l’ancienne Babylone.  La mise en scène est incroyable car elle est à la fois choc, symbolique surréaliste et poétique. Bref panique au final. Je pense notamment à la scène ou des civils sont fusillés par l’armée et que des oiseaux d’échappent de leur corps criblés de balles. C’est un exemple parmi tant d’autres, mais La Montagne Sacrée n’hésite pas à utiliser le surréalisme pour poser ses symboliques.

Premièrement sur le visuel, on est happé par l’esthétique du film. Une esthétique mélangeant le sacré et le kitch des années 70. Un mélange détonant, qui fait que La Montagne Sacrée dispose de l’une des imageries les plus denses, les plus riches et les plus fascinantes de l’histoire du septième art. Certaines images s’impriment littéralement dans votre mémoire. En ce sens, La Montagne Sacrée est tout simplement l’un des plus beaux films de l’histoire. Ce n’est même plus le film qui est culte, ce sont ses images, qui dégagent quelque chose de profondément mystique, onirique et sacré. D’ailleurs, le film sait allier puissance visuelle et mauvais goût satirique. L’esthétique repose également sur la mise en scène totalement rituelle du film. C’est bien simple à chaque fois que je mate La Montagne Sacrée je reste littéralement hypnotisé par la richesse visuelle de cette première partie.

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Voyons maintenant quels moyens d’expressions utilise Jodo. D’abord, cette première partie est très peu bavarde. Les acteurs jouent beaucoup plus sur les mimes où sur le théâtre abstrait, voir animal. Le quasi-muet de cette partie a une symbolique. Il nous montre un monde où la communication a totalement échoué et a mené vers une société décadente.

C’est également ce que sous entend une autre symbolique formelle qui, comme dans El Topo où les films d’Arrabal, est la violence. La violence est également très présente dans La Montagne Sacrée. Une violence crue et barbare. Massacres, tortures, sacrifices, émasculations… Toute cette violence sert surtout à évoquer la tyrannie du gouvernement. Par exemple de nombreuses exécutions de civils, mais également la scène des agneaux crucifiés (là encore c’est une symbolique : l’agneau représentant une être qui subit sans se défendre, telle est la vision du peuple que Jodo véhicule). En réalité, à travers toute cette violence, le réalisateur dénonce ce qui était en train de se passer en Amérique du Sud, à savoir la mise en place de dictatures ultralibérales par une puissante oligarchie. Il est d’ailleurs intéressant de noter que moins d’un an après La Montagne Sacrée, le Chili, le pays de Jodorowsky, sombra dans la dictature néolibérale de Pinochet. La Montagne Sacrée s’impose donc quelque part comme un film visionnaire.

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Jodorowsky montre les crimes atroces commis par les oligarques. D’ailleurs il prend bien soin d’analyser cette oligarchie à travers les personnages des sept puissants. Des gens sans scrupules qui détruisent toute notion d’humanité ou de spiritualité pour donner naissance à un ultra-matérialisme qui nourrit la société de consommation. Des cosmétiques et des prothèses esthétiques, des cercueils en guise de maison… Jodo montre comment on sape les valeurs morales d’une société pour lui imposer un libéralisme de masse. Ainsi la notion familiale est brisée par l’architecte qui prévoit un nouveau concept de ville. La sexualité réduite à faire jouir une machine. L’art est devenu une supercherie totale. La propagande se diffuse à travers les jouets, ainsi l’innocence des enfants est violée dés la naissance. La répression armée se fait à travers un chef de police également oligarque. La commercialisation des armes, qui deviennent de purs produits de consommation. Les politiques qui sont incompétents et servent les intérêts d’une minorité. Jodorowsky a donc parfaitement compris qui dirige le monde et identifie clairement cette oligarchie sous toutes ses formes. Au final on n’est pas loin des illuminatis avec ces sept puissants. La Montagne Sacrée porte donc un regard très critique et pimenté de la société moderne et sur le libéralisme. Au final, le constat est même réellement terrifiant. Mais face à ce matérialisme terrible, une spiritualité apparaît à travers l’alchimiste qui va initier le vagabond.  

     

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La religion va donc être également présente ici, de même que le mysticisme. Premièrement la figure de l’acteur principal sosie du Christ nous renvoie bien évidemment au christianisme. Le rapport qu’entretient La Montagne Sacrée par rapport à cette religion est assez étrange étant à la fois entre la profanation et l’adoration. L’image du Christ est blasphémée à plusieurs reprises. Le fait qu’il soit un voleur vagabond le confirme. Mais également lorsqu’il arrive dans cette ville, symbole de Babylone, il se laisse corrompre contrairement au vrai Jésus. Il s’humilie dans un spectacle barbare où sont mis à morts des crapauds et des caméléons. Il se laisse enivrer par des acteurs déguisés en légionnaires romains qui reproduisent son image après l’avoir enduit de graisse de porc (qui dans la religion est l’habitacle du démon). Pour autant cette profanation ne semble pas forcément provocatrice, elle n’a rien d’une haine anti cléricale primaire. Jodo semble innocenter quelque part son personnage qui est dans le fond une victime qui tente de survivre comme on le découvre. D’ailleurs toute l’image du personnage change au réveil suite à son ivresse et lorsqu’il découvre les représentations qu’on a faite de lui. Il pousse alors des cris de rage comme prenant soudain conscience du mal et de la décadence qui l’entoure. Après avoir détruit toutes les statues, il chasse les acteurs avec un fouet, tel Jésus chassant les marchands du Temple.

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A partir de là, son image se bonifie. On le voit porter sa croix dans la rue et déclencher la compassion d’une jeune prostituée. Là encore, difficile de ne pas voir la référence nette aux évangiles. Jodo montre aussi clairement comme Arrabal qu’il critique l’Eglise et non la religion en elle-même, notamment lors de la scène où un évêque acariâtre jette dehors le vagabond. Pour autant, ce dernier atteint au final l’illumination après avoir tenté de voler de l’or dans la tour de l’alchimiste. Celui-ci va alors le « purifier ». La symbolique est notamment représentée lorsqu’il lui ôte la pieuvre recouverte d’encre de son cou. Puis vient également la scène où il le lave (de ses péchés ?) et dans laquelle on voit un hippopotame animal à la symbolique paradoxale puisqu’il représente à la fois la fécondité et la destruction aveugle comme le fait noter Frédéric Aranzueque-Arrieta dans son ouvrage Panique. Puis vient alors la partie mystique avec l’alchimiste initiant le vagabond. Le tarot si cher à Jodorowsky est donc largement évoqué avec toutes ses symboliques. On remarquera la présence de beaucoup d’animaux dans la tour de l’alchimiste. C’est souvent le cas dans le cinéma panique, la faune ayant toujours des valeurs symboliques elle aussi.

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Dans cette première partie, on notera aussi que le cinéaste fait part d’un monde décadent sans valeur. Il évoque d’ailleurs de façon symbolique la pédophilie avec la scène à la sortie de l’église, mais aussi avec le personnage de l’architecte entouré d’enfants. Il nous fait également part de la déshumanisation du monde moderne à travers cette scène de bal où des soldats en masque à gaz dansent avec des civils. Cela rappelle une scène similaire de J’irai comme un Cheval Fou d’Arrabal. Tout cela rejoint aussi la critique du néo-libéralisme que j’ai évoqué plus haut.

Cette première partie est donc sans aucun doute la plus riche, tant sur le plan esthétique que sur le plan symbolique. Mais la seconde vient la compléter à merveille. 

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Partie 2 :

Dans cette partie, l’alchimiste, son assistante, le vagabond et les sept puissants partent en pèlerinage vers la montagne sacrée pour atteindre leur quête d’immortalité. La route est longue et elle n’est pas seulement physique, mais aussi spirituelle. Durant leur traversée de la nature, ils vont apprendre à se détacher de l’enveloppe de leur corps. Ils atteindront par la suite l’île du Lotus où se trouve la montagne sacrée et commenceront l’escalade.  

Ici changement de décor ! Jodo ne s’en aie d’ailleurs pas caché. Plus le film avance, plus l’étape initiatique avance et par la même on se rapproche de la réalité. Ainsi l’esthétique de cette seconde partie diminue les effets tapageurs. Exit, le kitch ou les couleurs vives de la première partie. Ici place à un univers moins chargé visuellement et qui se situe dans la campagne. Le tranchement est d’ailleurs amené de façon très radicale. Pour autant ce nouveau décor est très travaillé. Entre les différentes couleurs exotiques naturelles et les ruines de la civilisation maya.

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Cette réalisation en décor naturel est très réussie et le réalisateur sait exploiter le paysage notamment sur le début de la marche vers la montagne sacrée. Sa façon de manier la caméra s’inscrit dans la logique rituelle de l’alchimiste (justement joué par Jodo).

Nous poursuivons donc le chemin initiatique. Ici l’alchimiste veut pousser ses disciples et le spectateur à aller jusqu’au bout de l’épreuve initiatique. Comme El Topo, La Montagne Sacrée devient alors un vrai trip.

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Dans cette dimension initiatique, Jodo finit par bannir le christianisme, notamment sur la scène où il fait imaginer au vagabond les conséquences d’un miracle. On se tourne ici vraiment vers le bouddhisme. En ce sens, ce nouveau film suit le même parcours que le précédent. Nos aventuriers vont donc raser leur crâne comme des moines tibétains et tenter de quitter leur enveloppe corporelle pour arriver à la perfection. Cette partie initiatique est vraiment fascinante car on y retrouve totalement les préceptes de la culture bouddhiste. Ainsi le groupe brise tout sentiment matérialiste en commençant par briser la notion de « moi ». Tous doivent apprendre à se détacher de leur propre corps qui n’est au final que de la matière qui les empêche d’atteindre la spiritualité parfaite. Leurs âme doit communier avec le nirvana. Il y’a d’ailleurs une scène où les personnages affirment qu’il manque un membre de leur groupe. En regardant dans une bassine d’eau, ils déclarent qu’il s’est noyé. En réalité, c’est leur propre reflet qu’ils voient et cela montre qu’ils sont devenus étrangers à leur corps. Ils vident d’ailleurs ensuite la bassine d’eau de manière symbolique. C’est donc une initiation jusqu’auboutiste que Jodo fait subir à ses personnages et aussi à ses acteurs. Mais il fait également partager cette expérience au spectateur. Le sommet de la Montagne devant représenter l’élévation suprême.

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Durant leur chemins spirituel ils devront faire fasse à des obstacles et des tentations. On s’en rend compte notamment lorsqu’ils atteignent le bar du Panthéon. A travers ce lieu, Jodorowsky dénonce le phénomène touristique et son exploitation. Ainsi le Bar du Panthéon est rempli d’escrocs qui profitent de la montagne sacrée comme une sorte d’attraction sur laquelle ils font du business. Nos initiés ne devront donc pas céder à la tentation. Une fois encore, tout comme El Topo, La Montagne sacrée est donc un film purement initiatique.

La violence est également présente dans cette partie, mais seulement vers la fin à travers les images cauchemardesques que la montagne sacrée projette dans l’esprit des disciples qui ont atteint son sommet. Ces séquences n’ont plus la dimension poétique de la première partie. Bien que la violence y soit rituelle et parfois esthétique, elle est aussi purement horrible. C’est donc une succession d’images grotesques et choquantes qui se compilent, désamorçant l’esprit du spectateur.

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Mais les initiés parviennent à surmonter ces visions cauchemardesques clairement teintées de surréalisme. Ils sont prêts à découvrir le secret de la montagne sacrée.

   ATTENTION GROS SPOILERS ! (à ceux qui n’ont pas encore vu le film, il est fortement déconseillé de lire les lignes suivantes. Reportez vous à la mention « FIN DES GROS SPOILERS ! » plus bas).

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Arrivés au sommet de la montagne sacrée, les disciples restants découvrent la table des neufs puissants et réalisent que les personnages autour sont en fait des mannequins. L’Alchimiste les rejoint et les invite à s’asseoir autour de la table pour découvrir la vérité.

Il leur dévoile alors la grande réalité, à savoir que tout ceci n’est pas réel et qu’ils sont dans un film, il se tourne donc devant la caméra et demande à faire un zoom arrière qui dévoile le plateau de tournage. L’alchimiste renverse la table et rompt le charme et le monde du rêve et de l’illusion pour « retourner vers le monde réel ».

Une fin totalement déconcertante, atypique et déjantée pour le coup. Pourtant assez logique dans le sens où tout au long on comprend que la quête initiatique est la recherche de la réalité. Cette réalité les personnages l’atteignent avec nous, en découvrant que tout ceci n’est qu’un film.

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Cette fin peut paraître trop « what the fuck » et même paresseuse. Mais en fait, elle reflète aussi la vision de Jodo après le tournage. J’ai déjà évoqué une phrase du cinéaste plus haut sur le film, je vais cette fois ci vous donner la citation jusqu’au bout : «Je me suis rendu compte que le cinéma pervertissait les gens et ne pouvait amener à une réalité. Voilà pourquoi à la fin du film, je déclare que tout ceci est une illusion et que l’on voit apparaître les caméras en train de filmer ».

C’est pourquoi, La Montagne Sacrée aurait pu être le dernier film du réalisateur, mais c’est au final une autre façon d’appréhender le cinéma. Jodo porte un regard beaucoup plus critique sur le septième art, et le décrit comme peu révélateur des réalités.

Une fin totalement incroyable et inoubliable qui est devenue culte.

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FIN DES GROS SPOILERS.

Parlons maintenant du casting.

Jodo interprète donc lui-même l’alchimiste, de façon remarquable. Le visage et le regard mystique du réalisateur se prêtent parfaitement à ce personnage qui apparaît comme un guide spirituel. C’est aussi une symbolique car sur le tournage, Jodo fut lui aussi en quelque sorte un alchimiste et tenta de faire vivre à ses acteurs une expérience métaphysique unique en son genre. Son interprétation est donc très juste.

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Pour le reste du casting, ne tournons pas autour du pot, les interprètes sont de parfaits inconnus. Difficile par ailleurs d’évaluer leur prestations, mais elles collent en réalité parfaitement à l’image déjantée du film. Les acteurs étaient probablement sous substances illicites une bonne partie du tournage. Ils se donnent donc à fond dans la seconde partie vivant en réalité sur le plateau, la même initiation que leurs personnages dans le film. Il faut donc là encore saluer Jodo pour la direction d’acteurs. Les prestations sont sans doute cabotines mais également complètement folles, exactement ce qu’il fallait pour le film.  

Pour l’anecdote, c’était l’ex Beatle George Harrisson qui devait interpréter le vagabond. Il demanda seulement le retrait s’une scène où on voyait son anus. Jodo refusera alors de le prendre affirmant qu’un artiste doit se donner à fond.  

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A noter aussi comme toujours chez Jodo, la présence de « Freaks » symbolisant la pureté.

La musique maintenant. La bande originale de La Montagne Sacrée est composée de musiques mystiques, atmosphériques, initiatiques et expérimentales signées Alejandro Jodorowsky pour la plupart. Les musiques contribuent largement à l’ambiance du film et à son côté purement rituel qui renforce totalement l’aspect initiatique.

La Montagne Sacrée est donc une œuvre totalement atypique et barrée. Soyons honnête, on peut comprendre Jodo quand il dit que le film est raté. Objectivement, La Montagne Sacrée est bourré de défauts. Un montage totalement haché, des problèmes de rythme, et un chaos intégral. C’est bien simple, ce film est un foutoir astronomique.

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Et pourtant, il est tellement unique en son genre que ça vous fait oublier tous ses défauts techniques. Si cela n’est pas la marque d’un chef d’œuvre ?

Sur le fond, La Montagne Sacrée est une quête initiatique aussi bien pour ses personnages, que pour ses acteurs et que pour ses spectateurs. On plonge donc dans un univers totalement panique, mystique et surréaliste. Le but étant la recherche de la vérité sur la vie et sur soi-même. Ainsi, même si beaucoup de religions (bouddhisme, christianisme) interviennent, toutes se rattachent à une philosophie purement panique. La Montagne Sacrée, c’est donc un trip, une expérience totalement à part proposée au spectateur afin qu’il puisse découvrir qui il est. Cette recherche d’identité est au final le thème majeur de tous les films de Jodorowsky. Mais La Montagne Sacrée nous dresse également une satire féroce de notre société moderne. Tout le monde y passe et en prend pour son grade. Toutes les classes : les riches, les pauvres, les religions, le consumérisme, la politique, l’art…

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On découvre alors que La Montagne Sacrée est une œuvre totalement universelle. Le terme « Sacré » apparaît dans le titre et effectivement nous sommes en présence d’un film sacré.

A sa sortie, La Montagne Sacrée, ne jouira pas du même buzz qu’El Topo ni du même succès. Le phénomène « Jodo-underground » était rapidement passé. Mais surtout, La Montagne Sacrée était un film trop barré pour séduire un large public. Pour autant, il parviendra tout de même à faire un petit succès. Il sera surtout bien reçu en Europe et notamment en France où certains milieux surréalistes et underground lui feront de très belles critiques.

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Pourtant une fois encore, au vu de son côté totalement déconnecté, cette œuvre qui semble venir tout droit d’une autre planète fut rapidement oubliée. Pendant de nombreuses années, on crut le film perdu à jamais, toutes les copies avaient apparemment été détruites. Et pourtant à l’aube du XXIème siècle, on en retrouva une et La Montagne Sacrée fera son retour. En 2006, le film fut invité au festival de Cannes créant un gros buzz. Il fut réédité en DVD par la suite.

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Aujourd’hui, La Montagne Sacrée dispose d’une certaine réputation. C’est honnêtement l’une des œuvres les plus étranges et fascinantes que j’ai vu au cinéma. C’est une tuerie d’une richesse visuelle et symbolique inégalable et un vrai trip qui dépasse la notion de cinéma tant il vous fait vivre une expérience unique.

A mes yeux le film le plus culte de l’histoire du septième art !          

         

 

Note : 20,5/20