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Catégorie : Cinéma

Genre : Drame, Drame Psychologique

Année : 1980

Public : Interdit aux moins de 12 ans

Durée : 2H03

Nation : USA

Réalisateur : Martin Scorsese

Acteurs : Robert De Niro, Cathy Moriarty, Joe Pesci, Frank Vincent.

Synopsis : L’histoire vraie de Jake Lamotta, boxeur poids moyen surnommé le « Taureau du Bronx » et qui se fraye un chemin sur le ring pour aller vers le titre de champion du monde. A côté de ça, sa vie en dehors du ring : son quotidien dans le Bronx dominé par la mafia, ses crises violentes contre sa femme Vickie, son sentiment de paranoïa et de folie. Les chemins, sur et en dehors du ring, mènent au même destin : La chute.

 

Analyse critique :

(Attention SPOILERS !)

Sur E-Pôle-Art, il y’a peu, nous avons abordé Raging Bull le livre autobiographique de l’ancien boxeur Jake Lamotta. Aujourd’hui, dans la suite logique des évènements, je vous propose d’aborder son adaptation en film par le grand réalisateur Martin Scorsese.

Raging Bull est généralement considéré par les institutions cinématographiques et la critique de façon générale comme le chef d’œuvre absolu de son auteur. Il est clair que jamais dans sa carrière Scorsese ne s’est jamais autant donné pour un film. Après l’avoir réalisé, il pensa même un moment arrêter le cinéma et rester sur ce film qui serait le couronnement de sa carrière.

Mais pourtant, Raging Bull ne s’est pas fait comme ça. Pendant un moment même Scorsese n’était pas du tout intéressé par ce projet.

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En réalité son ami et collaborateur, l’acteur Robert De Niro (avec qui Scorsese avait déjà fait Mean Street), avait été particulièrement marqué par le livre autobiographique du boxeur Jake Lamotta Raging Bull. Il parla donc au réalisateur de son idée d’en faire une adaptation à l’écran. L’acteur était prêt à interpréter le rôle principal mais voulait que Scorsese réalise le film. Cependant, le cinéaste qui était en plein tournage d’Alice n’est plus Ici, n’était clairement pas tenté par l’idée. Il n’était pas intéressé par la boxe et disait ne rien y comprendre. Le projet est donc rejeté.

Entre temps, Martin Scorsese et Robert De Niro fond un carton avec Taxi Driver en 1976. Par la suite, le réalisateur tente donc des projets plus personnels comme New York, New York, une comédie musicale avec Liza Minelli qui sera un flop magistral. Après  cet échec, le cinéaste passe alors par une longue phase de dépression carabinée que même le succès critique de son documentaire The Last Waltz ne peut compenser. Scorsese sombre dans l’addiction à la cocaïne. Plus rien ne semble avoir d’importance à ses yeux, il se laisse littéralement couler.

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De Niro choisit pourtant ce moment pour revenir à la charge et proposer à nouveau au cinéaste l’adaptation de Raging Bull. Le réalisateur refuse, mais l’acteur insiste et pense que c’est un bon moyen pour Marty de sortir de sa dépression. Scorsese finit par accepter à contre cœur et se met à travailler sur plusieurs versions du scénario. C’est au final une version de Paul Schrader, le scénariste de Taxi Driver, qui finit par retenir son attention.

Tout simplement parce que dans la version livrée, Schrader développe l’histoire sur un sentiment : L’autodestruction. Un sentiment qui dominait littéralement la vie de Scorsese à l’époque. Le cinéaste retrouve donc à travers l’histoire de Lamotta son histoire personnelle et va dés lors être fasciné par le film.

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Scorsese veut se donner à fond dans cette œuvre qui doit être sa dernière. Pour commencer, il a conscience que quelque part, il s’attaque à un film de genre ou de « sous genre ». En effet le film de boxe est presque devenu un genre à part entière à Hollywood depuis des années. On peut remonter à Charlot Boxeur en 1915, du et avec le génial Charlie Chaplin. Mais on citera aussi volontiers Nous Avons Gagné ce Soir de Robert Wise, Sang et Or de Robert Rossen ou encore Requiem pour un Champion, que ce soit la version télévisée de 1956 avec Jack Palance ou la version cinéma de 1962 avec Anthony Quinn. Mais les années 70 renouvellent bien des genres et le film de boxe fait partie de ceux là. La saga Rocky avec Sylvester Stallone mène à l’engouement du public pour le noble art sur grand écran. Scorsese doit donc tenir compte de toutes ces choses là.

Pour le coup, son film est envisagé dans la période glorieuse des Rocky. Cependant Raging Bull prend le contrepied total du film de John G. Avildsen qui est une œuvre édulcorée sur le rêve américain. Raging Bull doit au contraire montrer la chute, l’autodestruction et la dure réalité de la boxe.  

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Le film reprend les grandes lignes du bouquin mais zappe totalement la jeunesse délinquante de Lamotta et son internement en maison de correction (partie qui aurait été vraiment intéressante) et oublie également quelques personnages comme celui de Pete Petrella, grand ami de Lamotta qui ici semble avoir fusionné avec le personnage du frère du boxeur : Joey      

Evidemment, un tel film demande beaucoup de préparation. Pour le coup Robert De Niro décide de mener un entraînement intensif pour obtenir le physique d’un boxeur professionnel poids moyen. Comme coach, l’équipe choisit tout bonnement Jake Lamotta, soit le premier concerné. Ce dernier va donc entraîner l’acteur physiquement mais aussi techniquement à la maîtrise du noble art. L’ancien champion ira même jusqu’à déclarer que l’entraînement de De Niro lui aurait permis de boxer en pro et de figurer dans le top 10 de l’époque. Je ne prétends pas connaître le pugilat mieux que monsieur Lamotta, mais son affirmation paraît franchement assez improbable, on ne devient pas boxeur pro de haut niveau après quelques mois d’entraînement et on ne figure clairement pas dans le top 10. Surtout quand on voit les têtes de listes de l’époque qui boxaient entre les welters et les moyens : Sugar Ray Leonard, Marvin Hagler, Thomas Hearns, Roberto Duran, entre autres. Bref, on peut légitimement penser que Lamotta jette quelques fleurs sur ses méthodes d’entraînement et contribue aux mythes hollywoodiens.

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C’est dans cette condition physique que De Niro va jouer la majorité du tournage. La réalisation est ensuite interrompue pendant 3 mois durant l’été 1979, pour permettre à l’acteur de prendre trente kilos de graisse afin d’obtenir le physique du Lamotta ex boxeur et patron de cabaret. Pour cela, De Niro fera une cure spéciale en sillonnant les restos de France et d’Italie.

A ce niveau là, on peut déjà constater l’implication record de l’acteur dans son rôle.

Pendant qu’il s’entraînait sur le ring, Scorsese l’observait. Il raconte : « Bob est venu me voir et m’a dit : ‘’Est-ce que tu me regarde ?’’, et je lui ai répondu ‘’Oui, oui ‘’. Puis il a ajouté : ‘’Je fais ça pour toi, tu sais…’’. Ce qu’il ne savait pas, c’est que j’étais en train de m’apercevoir que je ne pouvais pas filmer ça de manière frontale, neutre. Je me disais :’’Il faut filmer à l’intérieur du ring. Il faut tourner de manière très détaillée, très élaborée’’. »

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Par la suite, le cinéaste va voir des matches de boxe pro au Madison Square Garden et est frappé par la violence du spectacle. Des détails s’impriment dans sa mémoire : une éponge rouge dégoulinante et sanguinolente, la sueur sur les corps, les fumigènes, les flashes d’appareils photos, un jet de sang qui arrose les juges et les spectateurs du premier rang. Le réalisateur comprend que ce n’est pas vraiment Rocky. Il lui faut montrer la réalité. Rocky avait plutôt tendance à filmer le combat de manière réaliste sur la vision du spectateur. Il filmait les scènes de combats comme étaient plus ou moins filmés les vrais combats pour la télévision.

Scorsese veut entrer sur le ring. Il refuse d’offrir au public la place confortable de spectateur qu’il connaît déjà. Il veut le mettre à la place du boxeur pour qu’il ressente la violence de chaque coup, la peur, l’agressivité et la tension qui règnent sur le ring.  Il va donc décider de filmer depuis l’intérieur du ring pour ne plus créer de distance entre le spectateur et le combattant. Cette technique n’est d’ailleurs pas révolutionnaire, puisque Robert Wise s’en était servi sur Nous Avons Gagné ce Soir et Stanley Kubrick l’avait réutilisé pour Le Baiser du Tueur.

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Du reste, évoquons l’esthétique du film. Lors de la préparation, le très grand Michael Powell rend visite à Scorsese et en voyant ses travaux préparatifs déclare « ces gants rouges me gênent ». Scorsese, entièrement d’accord avec lui et trouvant que cela sape l’esthétique du film décide de tourner en noir et blanc. Le plus beau fut qu’il réussit à imposer ce choix aux puissants studios à une époque ou le nouvel Hollywood avait déjà un pied dans la tombe. Au début, on imagine fort bien que Scorsese ait voulu un film en couleur vu le taux d’hémoglobine utilisé. Cependant le noir et blanc se révélera clairement être le choix le plus judicieux.

Premièrement c’est un excellent moyen pour nous immerger dans l’ambiance et le cotexte de l’époque où se situe l’histoire, les années 30,40. Ensuite je rappellerai cette phrase du grand John Ford qui disait « Vous allez me trouver vieux jeu, mais le noir est blanc, c’est de la vraie photographie ». Scorsese tire totalement partie de cette esthétique en réalisant des scènes qui, en couleur, auraient été inconcevable et ratée. Grâce à ce procédé, il peut jouer admirablement sur les ombres et les lumières. A ce niveau là son travail rappelle quelque peu celui de Stanley Kubrick sur Le Baiser du Tueur, qui exploitait magnifiquement bien la lumière éblouissante des projecteurs dans les salles de boxe pour créer un malaise. Quant au sang, on ne le voyait généralement pas dans les films en noir et blanc, ici ce sont de véritables geysers d’hémoglobine rendue sombre par le noir et blanc. Scorsese tire même profit du sang sur son esthétique. Sa façon de le faire pisser dans tous les sens de manière parfois un peu démesurée, me rappelle certains traits du cinéma asiatique.

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Pour ce qui est de la mise en scène, le cinéaste atteint des sommets. Elle est incroyablement élaborée et sophistiquée. Scorsese voulait donner une identité personnelle à chaque séquence de combat. Il est parvenu à allier réalisme et mise en scène cinématographique ultra élaborée. Concernant le réalisme c’est évidemment la violence. Une fois encore, le cinéaste nous fait des gros plans sur les poings s’écrasant contre les visages, sur les arcades sourcilières ouvertes, sur les pommettes explosées, sur les mâchoires décrochées et les protège-dents qui volent. Oui Raging Bull est aussi un film violent, et pas que sur les scènes dans le ring. En dehors aussi avec l’émeute du premier combat où l’on voit une jeune femme se faire piétiner. Les scènes de violences conjugales entre Lamotta et sa femme, les bagarres de rue dans le Bronx. On reconnaît bien là le côté sans concessions du cinéma de Scorsese. Mais pour rester sur le réalisme des combats, on constate que parfois le cinéaste s’est beaucoup référé au vidéos d’origine des matches de Lamotta (heureusement me direz-vous). Je pense notamment au combat contre Laurent Dauthuile qui est parfois reproduit dans les moindres détails.

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Pour ce qui est de la mise en scène très sophistiquée, elle s’accorde une fois encore très bien au réalisme du film. La caméra est donc placée au centre du ring et se trouve au cœur de l’action. Les chorégraphies des pugilats sont vraiment travaillées. A ce niveau là, le film mettait justement en scène le légendaire Sugar Ray Robinson, considéré de façon générale comme le styliste le plus gracieux et le meilleur technicien de l’histoire du noble art. Là encore, Scorsese sait en tirer partie, de même qu’il profite amplement du style de boxe bestial de Lamotta. Concernant les chorégraphies donc, le réalisateur a même avoué s’être référé à la mise en scène des duels dans le film Il Etait une Fois dans L’Ouest de Sergio Leone. Il utilise donc parfois des gros plans sur les yeux des combattants, sur leur visage tuméfiés et sur leur jambe d’où dégouline un flot de sang de l’adversaire. On peut aussi évoquer les mouvements de caméra qui renforce la brutalité des séquences. Il y’en a un particulièrement vertigineux et insolite, lorsque Lamotta envoie au tapis Robinson pour la première fois de sa carrière. La mise en scène est également renforcée par les fumigènes de la salle de boxe. Le réalisateur joue aussi énormément sur les flashs des appareils photos, ce qui rejoint ce que je disais sur la lumière éblouissante. Ces flashs répétés contribuent eux aussi  à la violence de la scène. Les bruitages sont également bien trouvés. C’est un certain Frank Warner qui s’en ait chargé et qui est allé chercher des sons nouveaux et originaux. Le bruit des coups fut conçu à base de fruits éclatés. Warner joue lui aussi sur le bruit des flashs photographiques à répétition et trouve des tas d’autres sons insolites. Il tire également parti des silences annonçant la violence du choc à venir.

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A mes yeux une séquence qui reflète vraiment bien la qualité de la mise en scène à elle seule est celle où Lamotta est roué de coups par Robinson. Cette scène fut tournée sur un ring deux fois plus grand que la moyenne pour créer une ambiance particulière et véhiculer au spectateur le malaise de Lamotta (car on contemple une partie de la scène à travers ses yeux). Soudain le raffut des spectateurs de la salle diminue pour devenir inaudible. Le silence règne, les fumigènes nous masquent les alentours du ring. On ne voit plus que le visage grimaçant et sombre de Robinson, on n’entend plus que son souffle qui est en réalité la respiration lente d’un lion (là encore une trouvaille insolite de Warner). Puis soudain le déluge arrive, le son revient dés le premier coup, les gros plans sur le visage de Lamotta martyrisé se succèdent à une vitesse incroyable.  Le sang gicle sur les spectateurs et les flashes fusent. Après le déluge, un nouveau grand moment de silence mortuaire avant une nouvelle pluie de coups. On sort du cauchemar au moment où l’arbitre stoppe le combat.

Vous l’aurez compris, Raging Bull renouvelle totalement le film de boxe, et personne n’a su faire mieux depuis.

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Mais n’oublions pas les scènes en dehors du ring. Elles semblent être la réalité pure, alors que les séquences de combats de par leur ambiance prennent parfois l’allure de rêves ou de cauchemars. Les scènes du quotidien sont typiques de Scorsese : les bas quartiers et la Mafia. Le décor est là encore très bien fait, on se croirait vraiment dans le Bronx des années 40. Impossible de ne pas penser à Mean Street ou à ce que sera plus tard Les Affranchis. Les costumes sont également très réussis. L’ambiance qu’elle soit sur ou en dehors du ring est donc remarquablement travaillée.

On comprend que ce film n’aurait jamais pu être possible en couleur.

Concernant le montage, Scorsese a fait appel à Thelma Shoonmaker. Une excellente monteuse qui travaillera par la suite beaucoup avec le cinéaste. Son travail sur Raging Bull est absolument incroyable et elle recevra d’ailleurs l’Oscar du meilleur montage en 1980.

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Que dire à présent de la musique ? La BO qui fait office de thème principal est Cavalleria Rusticana de Pietro Mascagni. Un choix divin qui finit par coller littéralement au film et à l’histoire de son personnage. Aujourd’hui cette musique dans le monde cinématographique reste éternellement liée à Raging Bull. Du reste, la BO est parfois composée de vieux morceaux de l’époque internes au film.

Parlons maintenant du casting.

Robert De Niro incarne donc Jake Lamotta. J’ai déjà abordé plus haut les performances physiques de l’acteur pour son rôle, qui laisseront des traces irréversibles dans son organisme et sa physionomie. Pour le coup, De Niro a également été bien maquillé pour prendre la gueule cassée de Jake Lamotta. Mais plus que le physique, l’implication psychologique de l’acteur est énorme. C’est bien simple, Robert De Niro signe ce qui est sans doute la plus grande performance de sa carrière. Il rentre à fond dans le personnage de Jake Lamotta, modifiant même sa voix. Il parvient à conférer à ce personnage une violence incroyable. Il campe un champion de boxe parano et terrible. La folie de Lamotta ne fait que gagner. De Niro parvient donc à nous rendre ce personnage détestable dans un premier temps, avant de nous le rendre pathétique puis attachant. L’acteur est donc vraiment impressionnant, notamment dans ses crises de colère et de violence. On lui retiendra également quelques répliques cultes. La plus célèbre reste bien sûr « You Fuck my Wife ? » (« Tu baise ma femme ? »), mais je pense aussi à « j’suis peut être pas Laurence Olivier, mais s’il avait boxé Sugar Ray, il vous dirait que ce qui fait le bling, c’est pas le ring, c’est le spectacle ». Une fois encore De Niro trouve ce qui est probablement le rôle de sa vie.

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Les autres personnages du casting, se révèlent parfois être les victimes de Lamotta mais ils ne sont au final pas tout blanc non plus.

Le second c’est évidemment celui de Vickie Lamotta interprété par la magnifique Cathy Moriarty. L’actrice était à peine âgée de 20 ans à l’époque et c’était son premier rôle au cinéma. Bien vu de la part de Scorsese, car Moriarty ressemble vraiment à la vraie Vicky Lamotta (en encore plus belle même). Au-delà de son physique que les cinéphiles ont vanté, la jeune actrice signe elle aussi une prestation incroyable. Je trouve d’ailleurs que généralement Scorsese a le don de savoir mettre les actrices en valeur dans ses films. Moriarty apparaît d’abord comme une jeune fille assez fragile au final presque victime de sa beauté et des réactions qu’elle suscite chez les hommes. Par la suite, ce personnage nous mitige. Elle semble parfois froide et paraît s’être mis avec Jake uniquement pour la gloire et l’argent. Pour autant elle est clairement victime de la brutalité et de la tyrannie d’un mari parano et insupportable. L’actrice qui a un jeu plutôt sobre une bonne partie du film voit elle aussi son personnage évoluer, et sa crise d’hystérie lors de la dispute avec Jake est également très impressionnante. L’actrice est donc totalement impliquée et honnêtement on ne peut qu’être impressionné par son jeu et par la puissance de son interprétation au vu de son jeune âge. D’ailleurs ça restera le rôle de sa vie.

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Nous avons ensuite le personnage de Joey Lamotta, le frère de Jake qui est également son manager, son sparring partner et un de ses hommes de coin. Comme je l’ai dit plus haut, dans le film, le personnage de Joey semble être une fusion entre le vrai Joey Lamotta et Pete Petrella qui était le meilleur ami du champion. Pour l’interpréter, Scorsese avait dans un premier temps pensé à Harvey Keitel qu’il avait déjà fait jouer. Ainsi on aurait pu retrouver le duo De Niro-Keitel de Mean Street. Au final, il choisira Joe Pesci. Ce dernier, inconnu à l’époque, signe lui aussi une performance incroyable. Il a bien le look du petit italo-américain teigneux. Joe Pesci incarne donc ici un frère qui oscille entre raison et impulsivité. Ce personnage doit lui aussi supporter son frère et ses délires paranos, mais on constate également qu’il exploite quelque part ce frère et qu’il est à l’origine de ses contacts avec la Mafia. Joey est le manager de Jake et profite parfois aussi un peu de la situation. Joe Pesci l’incarne une fois encore à merveille et on se souvient de ses crises de nerfs mythiques à lui aussi. L’acteur joue donc le rôle qu’il jouera par la suite dans de nombreux films de Scorsese, à savoir l’italo-américain défonçant tout et tout le monde sur son passage. Ce fut la première collaboration entre l’acteur et le réalisateur et ils s’entendirent à merveille.

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Pour le reste du casting, on notera aussi la présence de Frank Vincent en second couteau, qui est lui aussi une tête récurrente du cinéma de Scorsese.          

Concernant le fond du film, Raging Bull est une œuvre profonde. C’est clairement avant tout un film sur le parcours d’un homme. Mais c’est aussi un film qui renouvelle le genre « film de boxe ». On tient là l’ « anti-Rocky » par excellence, qui montre le contraire du rêve américain pour dévoiler une autre réalité plus sombre de la boxe pro. C’est donc un portrait sans concession que nous offre Scorsese à travers ce film et son personnage qui est lui aussi l’antithèse de Rocky Balboa. D’ailleurs à l’époque certains trouveront le personnage de Lamotta trop repoussant et détestable (et pourtant quand vous avez lu le livre d’origine, vous constatez que Scorsese a été plutôt sympa avec son protagoniste principal). On a donc le contrepied total d’un Rocky.

Mais Raging Bull c’est aussi quelque part un constat social sur la culture Italo-américaine des bas quartiers new yorkais (dont Scorsese est issue) de l’époque. C’est un débat récurent chez le cinéaste, qu’on avait déjà pu voir dans Mean Street et qu’on retrouvera dans Les Affranchis. Le portrait de ce Bronx des années 40 est ultra réaliste et sombre.

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Cependant, une fois encore, Raging Bull c’est d’abord un film sur un homme et plus précisément sur l’autodestruction d’un homme. Jake Lamotta pourrait tout avoir mais au final il ne cesse de s’autodétruire lui-même. Il fait le mal autour de lui poussant les personnes qui l’entourent à le renier. Puis il se punit du mal qu’il fait, notamment à la fin du film quand il accepte de recevoir sans défense les coups de Robinson. C’est en prison qu’il se retrouve face à son pire ennemi : lui-même. A travers Jake Lamotta, on a une dimension vraiment catholique, ce qui est là encore un élément assez récurent dans la filmographie de Scorsese. Il choisit de finir le film par une citation du nouveau testament :

« Et, pour la seconde fois, (les Pharisiens) convoquèrent l’homme qui avait été aveugle et dirent : ‘’Parle vrai devant Dieu. Nous savons cette homme pécheur’’. ‘’S’il est pécheur, je ne sais,’’ répliqua l’homme ‘’Je sais que j’étais aveugle et que maintenant je vois’’ ».

 Raging Bull fait en quelque sorte office de catharsis pour un Martin Scorsese qui était en train de d’autodétruire. A l’époque, le réalisateur voyait ce film comme son dernier et comme son ultime chef d’œuvre.

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Et pourtant, Raging Bull ne recevra pas un accueil chaleureux à sa sortie en 1980. Bien qu’il fût nominé à l’oscar du meilleur film, il n’obtiendra pas la récompense. Même le public ne lui fit pas honneur. Un public probablement dans la génération Rocky qui attendait un film du même genre et qui sera désarçonné par Raging Bull. Le film sera un flop commercial. Les medias lui reprochèrent même sa violence. Scorsese aurait donc pu tomber encore plus bas mais ce ne sera pas le cas. Certes ces problèmes de toxicomanie étaient encore présents mais il en viendra à bout au fil des années.

Des années plus tard, Raging Bull sera totalement réhabilité par la presse et le public. Le film sera même ressorti dans les salles et obtiendra un grand succès. Tout comme Jake Lamotta, il fut conspué avant d’être réhabilité.

Aujourd’hui, Raging Bull est considéré comme le meilleur film de boxe de tous les temps, comme le chef d’œuvre absolu de Scorsese et tout simplement comme l’un des plus grands films de l’histoire du cinéma américain.

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Il est parfois même cité comme le dernier film du Nouvel Hollywood (bien que le mouvement fût déjà plus ou moins mort à sa sortie). Raging Bull tient clairement de ce cinéma à contre courant qu’est le Nouvel Hollywood mais il tient également des vieux monuments hollywoodiens.

Une œuvre puissante, incroyable et  sincère. Raging Bull est un vrai chef d’œuvre du septième art.     

 

 

Note : 20/20