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Catégorie : Cinéma

Genre : Drame, Guerre, Projet

Année : 1994

Public : ?

Durée : ?

Nation : USA, Slovaquie, République Tchèque

Réalisateur : Stanley Kubrick

Acteurs : Johanna Ter Steege

Synopsis : Pendant la guerre, dans la Pologne occupée par les nazis, Tania, une jeune femme juive et son neveu Maciek, parviennent à échapper aux camps de la mort en se procurant des papiers aryens et en se faisant passer pour des catholiques.

Analyse critique :

On a beau s’appeler Stanley Kubrick, on ne parvient pas toujours à réaliser tout ce que l’on entreprend. Dans sa carrière, le plus parfait exemple est le projet de film Napoléon qui n’a jamais vu le jour. Mais il y’a également un autre projet moins connu auquel le réalisateur n’a également pas pu donner vie. The Aryan Papers qui aurait dû sortir en 1994.

En réalité, depuis un certain temps, Kubrick voulait faire un film sur l’Holocauste. Rappelons-le, le réalisateur était né d’une mère juive et le sujet devait donc le toucher. Cependant, comme l’a fait remarquer à juste titre Laurent Vachaud, son rapport à sa judéité a toujours été assez particulier et difficile. Jamais cet élément ne transparaît dans aucun de ses films (contrairement à Steven Spielberg ou Woody Allen par exemple).

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Mais à l’époque, Kubrick comprend aussi qu’un tel projet est ambitieux et très sérieux et qu’on ne peut pas s’y lancer tête baissé. Quel film faire sur l’Holocauste ?

Pendant un certain temps, le cinéaste nourrit l’idée de faire un Biopic sur Joseph Goebbels, le ministre de la propagande de l’Allemagne Nazie. Mais ce projet est rapidement oublié, car Kubrick estime ne pas trouver de bon scénario et  au final le sujet n’est pas le plus à même d’évoquer l’Holocauste.

Il s’adresse alors à Isaac Bashevis Singer qui était un juif d’origine polonaise qui avait fuit l’Europe sous le joug nazi pendant la seconde guerre mondiale. C’était un écrivain qui avait notamment rédigé des œuvres sur le sujet telles que la nouvelle Yentl et le livre Ennemies, une histoire d’amour qui mettait en scène des survivants de l’Holocauste. N’ayant pourtant pas connu lui-même cet évènement terrible, Singer ne pense pas avoir la légitimité pour écrire un scénario sur le sujet.

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Kubrick persévère et finit par découvrir le livre de Louis Begley, Une Education Polonaise qui narre l’histoire d’une femme juive qui parvient à se sauver elle et son neveu en obtenant des papiers aryens. L’histoire est narrée par le neveu devenu adulte.

Le cinéaste trouve là une base superbe à son histoire et se met à travailler dessus pour en tirer une variation assez personnelle.

A l’époque, Jan Harlan, le beau frère et producteur exécutif de Kubrick déclare au journal The Independant « Ce n’est pas une histoire à grand spectacle pleine d’action, c‘est un film très silencieux, très sérieux. »

C’est donc un nouveau projet ambitieux qui se profile à l’horizon pour Kubrick. Le réalisateur, qui n’a pas tourné hors de l’Angleterre depuis des années à cause de sa peur de l’avion, est pourtant prêt à faire le voyage spécialement en Slovaquie pour réaliser son projet. C’est dire s’il lui tient à cœur. Au début des années 90, le cinéaste semble prêt à se lancer.

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Il commence alors à rassembler une véritable pile de documentations. Pour ce qui est du casting, il pense déjà confier le rôle principal de Tania à Uma Thurman. Mais finalement, il se rabat sur l’actrice hollandaise Johanna Ter Steege. Cette actrice était connue dans son pays mais n’avait rien d’une star au niveau mondial.

Kubrick la contacte et l’invite à venir le rejoindre en Angleterre. Il lui fait ensuite subir un très long et véritable « entretien d’embauche ». Lui posant diverses questions et usant de stratégies de débat. Après ça, il la prend en photo  avec plusieurs objectifs. Le soir venu il lui annonce qu’elle vient d’obtenir le rôle.

Dans les mois qui suivent, l’actrice effectue de très longues séances d’essais en costumes filmées. Le projet se met en  place. La production n’a même pas commencé que Kubrick a déjà versé 10 millions de dollars dans le projet selon Louis Begley. Pourtant, quelques semaines avant le début de la production, tout est annulé, Kubrick a renoncé au film. La cause évoquée de cet avortement est la sortie d’un autre film sur l’Holocauste, La Liste de Schindler de Steven Spielberg en novembre 1993, soit peu de temps avant la sortie prévue pour The Aryan Papers début 1994. Kubrick pense que le public n’aura pas le courage de voir deux films sur l’Holocauste à si peu de temps d’intervalle. Comme le dira à juste titre Jan Harlan : « Il avait déjà connu la situation avec Full Metal Jacket sorti un an après Platoon et ça nous avait gêné c’est certain. »

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Ainsi, le cinéaste se retire de la course, laissant le champ libre à Spielberg. Plus tard Kubrick confiera d’ailleurs avoir été déçu par La Liste de Schindler et déclara même : « Vous trouvez que ça parle de l’Holocauste ? Ça parle de succès oui ! L’Holocauste c’est l’histoire de six millions de personnes que l’on tue. La Liste de Schindler parle de 600 personnes que l’on ne tue pas. »

De son côté, l’actrice Johanna der Steege, qui pensait voir sa carrière exploser en travaillant avec l’un des plus grands cinéastes de l’histoire, vivra très mal cette annulation de projet. Elle se contentera d’une carrière européenne dans quelques films. En 2009 elle déclara cependant que le fait d’avoir été pressentie pour le rôle principal était pour elle une énorme expérience. « Ça a été une expérience formidable, déclare t’elle. La fin a été douloureuse. L’avenir qui s’ouvrait était grandiose…puis ça a été comme un énorme ballon qui éclate tout à coup. Voilà, il faut faire avec. Ce n’est pas la première fois de ma vie que je me rend compte que mon bonheur personnel n’a rien à voir avec le succès ».

Ce qui est assez marrant dans cette histoire de rôle principal, c’est qu’Uma Thurman déclara que c’était en fait elle qui avait obtenu le rôle quand le projet a été abandonné, ce qui est plus que probablement faux.

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Le projet de The Aryan Papers tombe donc à l’eau. Kubrick ne cherchera jamais à le relancer. Il se consacrera finalement à un autre projet A.I. Intelligence Artificielle qu’il abandonnera également pour le confier à Spielberg.

The Aryan Papers est il donc mort ? On sait que le scénario existe et que la Warner détient les droits. Le tout est de trouver un bon réalisateur. On parla pendant un moment d’une nouvelle adaptation du livre de Begley, signée William Monahan qui ne fut jamais écrite. Jan Harlan déclara en 2009 qu’il apprécierait de voir le projet être réalisé par Ang Lee. Mais visiblement, ce dernier n’est pas du tout intéressé.

Au final, il est difficile d’appréhender que qu’aurait été The Aryan Papers. Aurait-il été tourné en noir et blanc ? Nul doute que Kubrick nous aurait signé une réalisation impeccable comme d’habitude mais en l’état difficile de dire à quoi le film aurait pu ressembler.

Quand à sa viabilité, le projet l’a clairement été, mais aujourd’hui il se heurterait à certaines difficultés et de plus, personne ne paraît vraiment prêt à le reprendre.                     

        

                 

Note Projet : 17/20

Note Viabilité : 06,5/20