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Catégorie : Cinéma

Genre : Inclassable

Année : 1971

Public : Interdit aux moins de 16 ans

Durée : 2H11

Nation : Royaume Uni

Réalisateur : Stanley Kubrick

Acteurs : Malcolm McDowell, Patrick Magee, Adrian Corri, Miriam Karlin, Warren Clarke.

Synopsis : La décadence et la violence règnent partout dans l’Angleterre d’un futur proche. Alex, un adolescent ultraviolent, fan de Beethoven, et sa bande s’en prennent à n’importe qui, multipliant passages à tabac, bagarres, viols et meurtres. Un jour cependant, Alex est arrêté et condamné une peine de 16 ans de prison. Il est alors choisi comme cobaye pour un nouveau traitement expérimental destiné à éradiquer la violence chez le sujet.

 

Analyse critique :

(Attention SPOILERS !)

L’heure est venue d’aborder ce qui est sans conteste l’œuvre la plus culte de Stanley Kubrick, j’ai nommé Orange Mécanique réalisé en 1971. Ce film a considérablement marqué les esprits et est devenu un véritable phénomène cinématographique qui, à sa sortie, déclencha l’un des plus grands scandales de l’histoire du septième art.

Nous sommes à la fin des années 60 et Kubrick sort tout juste du monumental 2001 : L’Odyssée de l’Espace qui a été un grand succès. Le réalisateur est désormais une superstar et son prochain film est très attendu. Le Cinéaste a en tête de réaliser une œuvre gigantesque sur la vie de Napoléon et se met à travailler sur ce projet extrêmement ambitieux. Tellement, qu’en fait il lui faut du temps pour convaincre les studios et le préparer. Entre temps, une autre idée lui vient en tête, adapter le roman L’Orange Mécanique d’Anthony Burgess. En fait, il a découvert ce chef d’œuvre métaphysique de la littérature en 1965 grâce à Peter Sellers, sur le tournage de Docteur Folamour. A l’époque, Kubrick avait été fasciné par le livre mais l’avait trouvé tout simplement inadaptable pour deux raisons. La première était que les personnages parlaient le « nadsat », un langage juvénile inventé par Burgess qui était en fait un mélange de russe et d’argot des bas quartiers londoniens. La seconde raison était que L’Orange Mécanique était une œuvre très violente qui ne pouvait pas être porté à l’écran dans les années 60 en raison du Code Hays sur la restriction de la violence au cinéma.

 

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Mais depuis, Bonnie and Clyde, Easy Rider, Macadam Cow-Boy et La Horde Sauvage, le cinéma s’est libéré et radicalisé et a fait chuter le Code Hays qui fut renvoyé aux oubliettes. Les studios et notamment la Warner Bros s’intéresse désormais à une adaptation de l’œuvre de Burgess. Le projet de départ est assez déjanté. Il prévoit John Schlesinger à la réalisation et les Rolling Stones pour interpréter les « Droogs » (ou Droogies en VF) avec Mick Jagger dans le rôle d’Alex. Comprenant que les studios ont de toute façon l’intention de faire cette adaptation, Kubrick choisira de s’y lancer. Evidemment, vu sa réputation, le réalisateur n’aura pas à quémander, la Warner sautera sur l’occasion. Cependant Kubrick n’est pas sûr de vouloir encore faire le film. Il pense qu’il est infaisable sans un acteur parfait pour le rôle d’Alex. C’est au cours d’une projection du film If de Lindsay Anderson que Kubrick découvre Malcolm McDowell. Lors de la première apparition de l’acteur, le cinéaste aurait demandé à revenir en arrière pour revoir la séquence puis il s’est  exclamé fièrement « Ça y’est ! J’ai trouvé Alex ! ». Le choix de Malcolm McDowell, acteur au visage sympathique pouvait quelque peu surprendre. Pourtant il est le Alex parfait comme nous le verrons et Kubrick décrivait justement son visage comme « mi-angélique, mi-diabolique ».

 

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Le cinéaste reçut seulement trois millions  de dollars de la part de la Warner pour faire le film. Certains de ses proches lui conseillèrent de demander plus au vu de son immense réputation. Mais Kubrick dira qu’il voulait prouver qu’il pouvait faire le film avec seulement trois millions.

Le tournage dura six mois, ce qui en fait le plus court de toute la carrière du cinéaste. Le film se divise clairement en trois parties (bien qu’elles ne soient pas définies). Je les aborderais donc séparément pour livrer une analyse la plus pertinente possible.

 

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Partie 1 :

Dans l’Angleterre d’un futur proche, la violence et le chaos règnent. Alex Delarge, un jeune adolescent passionné par la musique de Beethoven, est le chef d’une bande ultraviolente. Lui et ses « droogs » (ou droogies, ce qui veut dire ami en nadsat) se rejoignent au Korova Milk Bar où ils ingurgitent du lait dopé qui booste leur adrénaline et leur agressivité. Lors de leur virée nocturne quotidienne, ils passent sauvagement à tabac un clochard dans un tunnel, se battent avec la bande rivale de Billy Boy alors en train de violer une jeune fille, volent une voiture et sèment la panique sur la route, puis s’introduisent dans la demeure d’un écrivain, l’agressent et l’obligent à les regarder frapper et violer sa femme. Ils retournent au Korova pour finir la soirée. De retour chez lui, Alex s’abandonne à sa passion délirante pour la musique de Beethoven. Le lendemain il reçoit la visite de son assistant social et psy Mr Deltoïd, puis va chez un disquaire où il rencontre deux jeunes filles qu’il ramène chez lui pour une baise expéditive. Ses Droogs semblent cependant se rebeller contre son autorité mais Alex les remet à leur place de façon radicale. Le soir, ils décident de cambrioler la maison de la « dame aux chats », mais les choses dégénèrent et Alex finit par assassiner la vieille femme. Trahi par ses droogs, il est arrêté par la police.

 

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Cette première partie du film est probablement la plus réussie et la plus riche sur le plan visuel. C’est généralement la partie que tout le monde retient.

Premièrement, au niveau de la mise en scène, Kubrick atteint une perfection visuelle. Les images s’impriment directement dans l’inconscient du spectateur. Bien qu’Orange Mécanique soit inclassable, il se présente d’entrée de jeu comme un thriller choc et puissant. Bien évidemment quand on évoque ce film on pense directement à la violence des scènes qui provoqua la polémique à l’époque. Qu’en est il plus de quarante ans après ? Personnellement, je suis grand amateur de films trash et extrêmes (les internautes qui me connaissent depuis longtemps et qui m’ont suivi sur Naveton Cinéma pourront le confirmer), j’ai donc une certaine connaissance du sujet et aujourd’hui je le déclare, Orange Mécanique reste encore de nos jours un film choc puissant qui n’a rien perdu de sa force. Certains détracteurs disent parfois que le film n’est pas assez sanglant ou explicite visuellement pour être considéré comme ultraviolent. C’est franchement ne rien comprendre au cinéma et au parti pris du film. La violence n’est pas qu’une expression purement brute et explicite. Ici le génie de Kubrick est de provoquer la violence grâce aux effets de mise en scène. Orange Mécanique est un film viscéral qui ne cherche pas à faire du trash visuel. N’importe qui connaissant les œuvres de cette époque pourra confirmer que d’autres films plus vieux étaient bien plus explicites et sanglants que le film de Kubrick. Pourquoi Orange Mécanique a t’il alors autant marqué ? Parce que Kubrick déploie la violence de manière viscérale et c‘est pour cela que le film a bien vieilli et reste choc (ce qui n’aurait pas été le cas avec un film se basant uniquement sur le trash visuel). Je me rappelle d’une réplique de Jan Harlan, beau frère et producteur exécutif de Kubrick qui disait dans le documentaire Il Etait une Fois Orange Mécanique, que concernant la scène de viol, il s’était toujours dit que le fait de ne pas tout voir était bien plus éprouvant pour le spectateur que de tout montrer de façon crue. On comprend surtout que le but du film était de jouer, comme toujours chez Kubrick sur l’aspect viscéral, atmosphérique et émotionnel.

 

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C’est d’ailleurs cette méthode que reprendra Tobe Hopper trois ans plus tard pour son Massacre à La Tronçonneuse et qu’on retrouvera dans le terrifiant Funny Games de Michael Haneke en 1997. Orange Mécanique n’est donc pas un « film violent » au sens pur du terme qu’on emploie aujourd’hui, mais c’est un film choc qui joue sur son climat malsain et dérangeant et qui finit par installer chez le spectateur un sentiment de paranoïa. En ce sens c’est l’une des œuvres les plus atmosphériques qu’il m’est été donné de visionner. C’est aussi la façon dont est présentée la violence qui est dérangeante. Car Kubrick nous place dans la tête de son héros psychopathe. Ainsi la violence est rendue esthétique et apparaît comme une fête ou une jouissance rituelle (déguisements, masques, jeu). Elle est donc représentée du point de vue d’Alex. Ce qui rend Orange Mécanique si violent, c’est la façon dont Kubrick insiste sur le plaisir que prennent les agresseurs à commettre leurs saloperies et la gratuité de toute cette violence. Mais c’est là aussi que se situe le côté choc du film, de partager la jouissance animale d’Alex et ses droogs. Kubrick, vicieux, piège son spectateur en plaçant énormément d’humour noir irrésistible dans chaque scènes de violence pour nous prendre à parti et faire exploser notre face sombre. On pensera surtout à la séquence du viol durant laquelle Alex euphorique chante Singin ‘in the Rain. Orange Mécanique crée alors une sensation étrange entre jouissance malsaine et choc et parvient à garder un équilibre constant et parfait. On est donc bien loin d’un banal film trash avec du sang.

 

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Et les scènes cultes et choc ne manquent. Comment oublier le terrible passage à tabac du clochard dans un tunnel glauque mais surtout la scène de viol sous les yeux du mari impuissant. On retiendra aussi la bagarre entre les deux bandes rivales qui se transforme en un balai rythmé, Alex et ses droogs marchant au ralenti le long de la Tamise, et le meurtre de la dame aux chats avec un phallus géant.  Une fois encore, la violence est donc très esthétisée et c’est ce qui la rend unique et lui confère même une personnalité. Sam Mendes remarquait d’ailleurs qu’Orange Mécanique trouvait un point de friction particulièrement dérangeant entre le sexy et le violent. Le sexe semble en effet éternellement lié à la violence dans ce film. Notamment dans la scène culte d’amour en accéléré signifiant la banalité d’un tel acte dans la société moderne.

 

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 Aaron Stern un ex psychiatre affirma à la sortie du film que le personnage d’Alex représentait l’inconscient : « l’Homme dans son état naturel ». Cet inconscient humain sur lequel Kubrick jouait déjà avec 2001 : L’Odyssée de l’Espace son film précédent. Tout comme ce dernier, Orange Mécanique semble donc avoir une démarche surréaliste et une ambition artistique très forte ayant pour base « la violence surréaliste artistique ». Cette théorie se tient, surtout quand on connaît l’admiration de Kubrick pour Luis Buñuel et également l’admiration qu’avait ce dernier pour Orange Mécanique.          

Une fois encore cette première partie est très réussie et montre un Kubrick au sommet de son art. Les mouvements de caméra sont remarquables, la mise en scène est très théâtrale et travaillée. Le réalisateur joue comme jamais sur les ombres et les lumières et son expérience dans le film noir se ressent (notamment sur la première scène de violence). On n’oubliera pas non plus les travellings, paticulièrement celui de l’intro. Sans parler des jeux avec les miroirs, là encore récurrent chez Kubrick.

 

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Mais ce qui frappe dans cette première partie d’Orange Mécanique, c’est l’énorme esthétique du film. Que ce soit dans la théâtralité de la mise en scène mais aussi dans les décors. Quelque part, on retrouve beaucoup cette esthétique noir et blanc (qui rappelle toujours les échecs chez Kubrick) mais aussi d’autres couleurs criardes qui confèrent à Orange Mécanique un style à la fois rigoureux et baroque, unique dans les annales du septième art. Certains ont fait remarquer que visuellement Orange Mécanique était très marqué par la culture des seventies, ce qui le rendrait moins crédible dans sa volonté de représenter un futur proche. Là encore, il ne faut rien avoir compris au film. Orange Mécanique n’est pas un film de Science Fiction visionnaire, c’est une satire de la société moderne de l’époque (qui s’applique encore aujourd’hui). Ce futur proche n’est pas conçu pour être réaliste (surtout dans un film qui adopte une démarche surréaliste) mais pour servir de tableau satirique où tous les excès stylistiques et caricaturaux sont permis. Orange Mécanique contient donc une esthétique fascinante.

 

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Venons-en également à la musique, qui se veut expérimentale pour l’époque. Les premiers accords apparaissant en même temps que cet écran rouge vous mettent d’entrée dans cette ambiance terrible. Ce son d’ouverture qui est l’une des musiques phares du film est une réorchestration ultra moderne et ultra glauque de Music For the Funeral of Queen Mary d’Henry Purcell, réalisée par Walter Carlos (compositeur du film). Mais Orange mécanique a surtout l’avantage de posséder une musique interne au film à travers la passion délirante du personnage d’Alex pour Beethoven. Ainsi les partitions du maestro sont reprises en l’état ou remixées de façon originale. S’ajoute des chefs d’œuvres de Rossini, comme La Pie Voleuse accompagnant les méfaits des droogs ou encore des partitions de Guillaume Tell. Le fait de mélanger la musique classique avec la violence crée une dimension esthétique (la scène la plus évocatrice est celle de la bagarre) mais aussi un effet dérangeant du fait du désaccord entre la BO et la situation (de la violence gratuite accompagnée par l’hymne à la joie !!!). Tout comme pour 2001, Kubrick base son fond sonore sur de la musique classique. Orange Mécanique contient l’une des meilleures BO de l’histoire du septième art.

Tous ces éléments font de cette première partie un véritable opéra de violence et de sexe.

 

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Mais elle doit aussi énormément à ses interprètes.

Malcolm McDowell est absolument génial dans le rôle du Punk ultraviolent Alex. Il existe des cas rares où un mec semble avoir été mis au monde comme jouer un rôle et nous en avons ici le parfait exemple. McDowell ne joue pas, il est Alex ! Son visage d’ange et son côté enfantin et sympa pour incarner un pur psychopathe, c’est absolument génial ! On n’oubliera pas son maquillage de voyou avec son œil ! A ce propos, c’est l’acteur qui avait lui-même acheté des faux cils qu’il montra à Kubrick qui lui demanda de les essayer. Alors que l’acteur avait enfilé le premier le cinéaste le photographia. Il le repris en photo avec les deux cils. En analysant les deux images, le réalisateur décida que McDowell ne porterait qu’un cil car quand on le voyait ainsi, on sentait selon Kubrick, que quelque chose était anormal chez lui sans qu’on puisse dire quoi. Un choix judicieux. Pour le reste McDowell incarne à merveille la folie et le sadisme du personnage. Il improvisa lui-même le Singin’in The Rain sur la scène du viol. Beaucoup ont comparé sa prestation à celle de James Cagney dans L’Ennemi Public. Personnellement, je reste sur Cagney mais je cite plutôt L’Enfer est à lui pour la folie.  Le personnage joue aussi le narrateur qui raconte en voix-off (un procédé récurent chez Kubrick) son histoire. Une grande partie du  jeu de McDowell réside donc dans sa voix absolument envoûtante et hypnotisante. Pour jouer Alex, McDowell avait demandé conseil à Lindsay Anderson le réalisateur de If celui-ci lui avait dit de se souvenir d’une scène d’If où le personnage de McDowell s’apprête à subir un châtiment corporel et a une léger sourire avant la sanction. « Joue Alex de cette façon » a conseillé Anderson et ça se retrouve clairement dans le film de Kubrick  On a donc droit à une des prestations les plus folles de l’histoire du cinéma.

 

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Les autres acteurs, bien que secondaires sont également très bons notamment dans leurs folie respectives et leur visages étranges.

Car oui l’étrangeté règne beaucoup dés cette première partie. Kubrick a lui-même évoqué le concept de l’inquiétante étrangeté de Freud pour ce film.

Sur le fond cette première partie nous présente un univers ultra moderne, ravagée par une crise sociale et la violence juvénile. Beaucoup voient alors Orange Mécanique comme visionnaire mais en réalité, les thèmes qu’il aborde, étaient déjà d’actualité à l’époque. Burgess, l’auteur du livre, affirma même s’être inspiré du climat de la fin des années 50. Rien n’a changé au final, et le débat reste d’actualité. Mais le fond d’Orange Mécanique prend encore plus d’ampleur dans les parties suivantes.

 

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Partie 2 :     

Après avoir été arrêté, Alex est jugé et condamné à 16 ans de prison ferme. En prison il ne se repent pas et continue de fantasmer sur la violence. Cependant il apprend l’existence d’un  traitement expérimental qui permettrait de transformer un criminel notoire et sadique en un citoyen modèle. Alex voit là l’occasion d’abréger son séjour en prison. Il se porte volontaire pour servir de cobaye à cette thérapie appelée « Traitement Ludovico ». Le principe est simple, le sujet est contraint de regarder des images extrêmement violentes, ses yeux étant maintenus ouverts, pendant qu’on lui injecte des drogues de douleur. Le but étant qu’Alex ne puisse plus dissocier la violence, qu’il aime tant, sans ressentir un mal être. L’effet est atteint lorsqu’il est contraint de regarder des vidéos des crimes nazis accompagné de l’hymne à la joie de Beethoven. A la fin du traitement Alex est malade à la seule pensée de la violence et ne peut plus écouter une seule note de Beethoven.

 

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Cette seconde partie tranche donc assez radicalement avec la première. Le vernis a plus ou moins disparu et l’esthétique est totalement différente. On se retrouve ici dans l’univers carcéral. Pourtant l’aspect satirique est toujours ici, notamment avec le personnage hystérique du gardien qui est cependant un peu trop caricatural avec sa moustache à la Hitler. L’humour noir est également toujours présent, comme sur la scène du chant ou quand Alex s’évertue à faire croire qu’il est guéri.

 

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Dans cette seconde partie, on peut aussi retrouver une certaine dimension surréaliste à travers les fantasmes d’Alex. Mais ce chapitre se divise lui-même en deux segments. La prison et le centre Ludovico. Dans ce deuxième acte, Alex est donc soumis à un traitement pour éradiquer la violence. Vient alors ce qui est sans aucun doute la scène la plus culte du film, où le personnage est contraint de regarder des images violentes alors que ses yeux sont maintenus ouverts par 2 écarteurs. Cette scène est véritablement glauque. Pour les écarteurs, Kubrick n’inventa rien et se référa à des photos des centres de rééducation de l’Union soviétique.

 

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Malcolm McDowell les porta vraiment. Au bout d’un moment un morceau d’écarteur faillit lui endommager gravement la cornée et l’acteur péta littéralement les plombs ce qui donna de la crédibilité à la séquence. Ces scènes de traitements sont donc d’une violence psychologique phénoménale. On assiste ici à un vrai lavage de cerveau. Le climat particulièrement glacial et malsain de cette séquence est entretenu notamment par la musique Timesteps de Walter Carlos. C’est vraiment l’une des séquences les plus dérangeantes, si ce n’est la plus dérangeante du film. Contrairement à la première partie, la violence n’est plus esthétisée. Cependant elle reste assez théâtrale notamment lors des « tests » effectués sur Alex pour constater son état de non violence.  

 

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Pour en revenir sur la musique, on retrouve là encore du classique avec les marches d’Edward Elgar.

Malcolm McDowell joue admirablement bien cet Alex qui commence à être victime du système. Sa crise d’hystérie lors de la dernière scène du traitement est hallucinante.

C’est également l’apparition du personnage cynique du premier ministre.

 

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Cette partie est donc à la fois plus sobre mais aussi plus sombre. Sur son esthétique, mais aussi sur son fond. Après nous avoir montré une violence juvénile terrifiante, Kubrick nous prend cette fois à contre pied en nous montrant une violence encore plus terrifiante et dangereuse car elle s’exerce à plus grande échelle et en tout « légitimité » et toute impunité : La Violence de l’Etat. La répression qui atteint son paroxysme. Je me souviens du discours du directeur de la prison qui trouve que ce traitement est une chose injuste car il permet aux criminels de bien s’en sortir. Selon lui, on devrait plutôt leur rendre la pareille de leurs actes. Quelle ironie quand on découvre ce qu’est vraiment le traitement Ludovico. En réalité ce traitement s’appuie sur la théorie des réflexes de Pavlov qui était très à la mode à l’époque. Sur ma chronique du Docteur Folamour j’avais cité une citation de Kubrick qui avait été d’ailleurs prononcée sur une interview concernant Orange Mécanique. Il disait : « La science est potentiellement bien plus dangereuse que l’Etat, car elle a un effet bien plus durable ». Ainsi le cinéaste fait part de ses inquiétudes sur cette science qui peut lobotomiser ses citoyens à son gré. Si les méthodes du traitement Ludovico rappellent clairement celles du régime communiste soviétique elles évoquent aussi celles du libéralisme américain et notamment les procédés de la CIA basés sur le manuel Kubark et les théories de Donald Ewen Cameron.

 

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Cette seconde partie prend donc à contrepied le spectateur et se révèle fascinante.

Partie 3 :

Après sa « guérison », Alex est libéré. Alors qu’il retourne chez ses parents il réalise que ces derniers ont pris un locataire qu’ils considèrent désormais comme leur fils. Alex rongé par la tristesse pense à se suicider mais entre temps il rencontre le clochard qu’il avait agressé jadis. Ce dernier le reconnaît et fait appel à ses amis pour le rosser. Deux policiers viennent arrêter la rixe, mais ce sont en fait deux anciens « droogs » d’Alex qui le rouent de coups à leur tour. Meurtri, Alex trouve refuge dans une demeure qui est en réalité celle de l’écrivain dont il avait violé (et tué comme on l’apprend) la femme. Ce dernier finit par le reconnaître et décide de le pousser au suicide par vengeance mais aussi pour utiliser son suicide afin de déstabiliser le gouvernement. Il enferme Alex dans une chambre et l’oblige à écouter la musique de Beethoven. Face au désespoir qu’il ressent, Alex se jette par la fenêtre. Il se réveille à l’Hôpital où il réalise qu’il est à nouveau capable d’agir violemment. Il fait la une des journaux en tant que « Victime du gouvernement ». Ce même gouvernement pour regagner l’opinion public propose à Alex une situation en or en échange de son soutien.

 

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Voici donc la dernière partie d’Orange Mécanique. Ici Alex devient alors la victime. On est plongé dans une sorte de Candide. Tout se déroule parallèlement à la première partie mais avec les rôles inversés tel un reflet dans un miroir. Bref ce phénomène de miroir sur lequel Kubrick adore jouer atteint ici sa quintessence puisqu’il est partie constituante du scénario. Ainsi, l’agression d’Alex par les mendiants a lieue sous un porche rappelant le tunnel. Kubrick réutilise le même plan d’introduction sur la scène dans la demeure de l’écrivain et se permet un bon trait d’humour sur la suite de cette intro.  

Mais il ne s’agit pas d’un banal effet de style. Ici Kubrick veut montrer que le vernis a craqué. Tout comme dans la seconde partie, l’esthétique est plus sobre et les victimes deviennent les bourreaux. On réalise alors que les « citoyens biens pensants » sont aussi violents qu’Alex. Vieux, jeunes, riches, pauvres, policiers, voyous… tous sont atteint par la même violence destructrice. Le climat est donc véritablement malsain. Mais on réalise alors qu’Orange Mécanique aborde l’un des thèmes phares de Kubrick : l’Hypocrisie. Ainsi Alex nous apparaît étrangement comme un héros car il a été le seul violent dans un monde de violents à assumer et à ne pas cacher sa violence. C’est quelque part le personnage le plus honnête et naïf du film, aussi surprenant que cela puisse paraître.

 

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Cette troisième partie est donc également très réussie et regorge d’effets chocs (comme les effets sonores lorsqu’Alex est ratonné par ses deux anciens comparses).

Là encore, Malcolm McDowell est merveilleux. Après avoir été terrifiant dans la première partie, il devient ici émouvant et on se surprend presque à s’attacher sincèrement à lui. McDowell est également très drôle, notamment dans la scène du repas avec l’écrivain qui est hilarante.  

La réalisation de Kubrick sait également jouer sur cet aspect plus émotionnel. L’utilisation de la musique est là encore très bien gérée et prend une part vraiment intégrante à l’histoire. Que ce soit la scène où Alex est poussé au suicide, ou celle du bain dans laquelle il se remet à fredonner Singin’in the Rain.

 

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Concernant la fin de cette troisième partie, Kubrick termine sur une énorme touche de cynisme. Après nous avoir montré la violence délinquante et la violence gouvernementale, il nous montre les deux s’unissant à travers la poignée de main entre Alex et le Premier ministre. Ce dernier personnage dévoile tout son narcissisme dans ce chapitre. C’est sans aucun doute la raison pour laquelle Kubrick a choisi d’exclure la quatrième et dernière partie du livre (qui était très courte). Le cinéaste trouvait que l’histoire perdait tout son côté satirique dans cette ultime partie.

Au final, avec Orange Mécanique, Kubrick signe ce qui est sans conteste un nouveau chef d’œuvre qui s’inscrit parmi les œuvres les plus marquantes et les plus importantes de l’histoire du cinéma. On est tout proche de la perfection que ce soit sur les mouvements de caméra, le style, l’esthétique, la façon de doser son film entre choc, humour noir, émotion et réflexion.

Orange Mécanique est une œuvre radicale, sans concession et ultraviolente qui justifie toujours sa réputation de film choc. Tout le film est teinté par cette inquiétante étrangeté freudienne.

 

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Pour ce qui est du fond de l’œuvre, Orange Mécanique aborde des thèmes fascinants. On le caricature trop à un film sur la violence délinquante fruit d’une jeunesse paumée dans la société moderne. En réalité c’est bien plus que cela. Orange mécanique est un film sur la nature humaine et la violence qui l’habite. Violence en chacun de nous qu’il est impossible d’extirper réellement comme tentent de le faire les scientifiques du traitement Ludovico (bien que la « guérison d’Alex » reste ambigüe, notamment quand il évoque ce rêve étrange où on lui fouille le cerveau, et que l’infirmière paraît troublée). Mais pour la morale du film, on retiendra surtout le personnage de l’aumônier (le seul du film que l’on peut sauver) qui déclare : « quand un homme cesse de choisir, il cesse d’être un homme ». Il sera le premier à critiquer la méthode Ludovico qui prive l’individu du choix qu’il soit bien ou mal. Car lui retirer ce choix, c’est faire de lui un automate, une machine, ce que Burgess appelle une « orange mécanique ». A ce sujet, Kubrick déclara « vous vous rendez compte qu’il est profondément immoral de faire cela, même à une telle créature », le réalisateur voulait éviter de tomber dans le piège d’un méchant modéré pas trop diabolique auquel le public s’attacherait rapidement et trouverait là un prétexte pour le défendre. Kubrick disait là aussi : « Si Alex n’était pas l’incarnation du mal, il serait trop facile de dire : ‘’Oui Bien sûr, le gouvernement a tort, parce qu’il n’est pas si méchant que cela’’ ». Le cinéaste avait vu juste et n’est pas tombé dans le piège, il nous pousse à nous remettre en question sur le jugement de son prochain. C’est d’ailleurs peut être pour cela que cette idée est véhiculait de « façon chrétienne » à travers le personnage de l’aumônier. Et c’est là qu’on rejoint aussi le débat sur l’hypocrisie

 

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Tous les membres de la société sont violents et même le gouvernement en lui-même. Alex est le seul qui assumera sa violence et comme le disait Kubrick il ne cherche pas à cacher au spectateur la perversité qui l’habite. Alex prend donc une figure étrangement héroïque. Une sorte de martyr.

Mais le but du film est également de nous montrer que plus que la violence délinquante, il existe une autre violence, cachée et bien plus dangereuse qui est celle du gouvernement.

On retiendra aussi les symboliques très présentes dans les images, particulièrement au niveau de l’œil qui renvoie sans cesse aux illuminatis. Rien que l’affiche est clairement calquée sur la pyramide maçonnique. On pouvait déjà voir ce type de référence visuelle dans 2001, mais ici, l’œil est omniprésent et au vu du sujet, on comprend mieux sa symbolique.

 

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Quant à Malcolm McDowell, il trouve là le rôle de sa vie. Celui pour lequel il semblait destiné, pour lequel il semble avoir été mis au monde. Ce rôle lui collera à jamais à la peau, brisant quelque part sa carrière. L’évolution de son personnage est incroyable et une fois encore il est le Alex parfait, charismatique, intense, puissant, terrifiant et touchant. Sa prestation est tout simplement l’une des plus folles et des plus marquantes de l’histoire du cinéma.

A sa sortie en 1971, le film déclencha un véritable scandale. Beaucoup lui reprochèrent ses scènes de violence et son climat particulièrement malsain. La censure se disait surtout gênée du fait que le réalisateur entraîne son spectateur dans le plaisir sadique de ses personnages. Un magazine féminin reprocha même au film de trop manifester le plaisir des personnages sur les scènes de violence.

Pour autant, ce scandale fera également du film un énorme succès. Les gens se précipitant pour aller voir le dernier film à scandale de Stanley Kubrick.

 

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Cependant, la polémique prend un autre tournant en Angleterre. En effet, peu après la sortie du film il y’aurait eu des vagues de violence et plusieurs jeunes délinquant violents affirmèrent avoir été influencé par le film. Il n’en fallait pas plus pour une presse en soif de scandale. On nota même un fait divers marquant sur une plage anglaise. Une jeune hollandaise fut violée par des voyous qui chantaient Singin’in the Rain. Un lien clair avec le film. Kubrick sera accusé de vouloir inciter les jeunes à la violence et de semer le chaos en Angleterre. Mais qu’en est-il vraiment ? William Friedkin pense pour sa part que le film serait responsable de la culture de la violence dans la jeunesse contemporaine. Il ajoute « je ne pense pas que Kubrick ait voulu inciter à la violence, mais je sais que le film l’a fait ». Pour ma part, m’étant quelque peu penché sur la polémique, cette affaire me paraît montée de toutes pièces. Kubrick lui-même déclarait « reprocher à l’art d’être responsable de la vie me paraît prendre les choses à l’envers » je suis tout à fait d’accord avec lui, ce n’est pas parce qu’on voit un film de deux heures qu’on devient un fou violent. Le cinéaste dit également : « En ce moment, il est ‘’dans le vent’’ de la part de certains journalistes, en particulier ceux qui écrivent pour les journaux à sensation, de parler de la violence au cinéma. D’abord il n’y a aucune preuve que la violence ait un effet direct sur les actes futurs des spectateurs adultes. En fait tout prouve le contraire. Même sous hypnose ou dans un état posthypnotique, on a montré que les gens ne font pas des choses contraires à leur nature. Ensuite, je pense que la seule différence entre beaucoup de films du passé que l’on jugeait inoffensifs et les films qu’on critique aujourd’hui, c’est que dans les films contemporains, la violence est montrée dans ses effets et non de la façon classique, c'est-à-dire irréaliste. Si la violence était nocive, je pense qu’il faudrait en premier montrer du doigt les dessins animés de ‘’Tom et Jerry’’, les films de James Bond ou les westerns italiens, parce qu’ils présentent la violence comme une chose drôle sans aucune conséquence. ». Une fois encore je rejoins sa vision.

 

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Mais cette polémique gonflera et face aux menaces de morts et à l’engouement que suscitait son œuvre, Kubrick fera lui-même interdire le film en Angleterre (unique dans l’histoire du cinéma).

La censure avait réussie. Mais en réalité ce qui gênait vraiment dans le film c’était probablement le fait qu’il montre la violence du gouvernement comme pire que celles des délinquants.

Depuis, Orange Mécanique est devenue une œuvre ultra culte qui traverse les générations. Il s’est peut-être même bonifié avec le temps, car les gens le comprennent mieux et en saisissent davantage l’humour comme le faisait remarquer Malcolm McDowell.

 

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Mon seul reproche sur la version remasterisée, c’est que tout paraît trop clair visuellement, si bien qu’une scène de nuit paraît parfois être à l’aube. Mais bon ça c’est la faute à la restauration et puis c’est juste un détail.

On en finirait pas de parler de l’impact énorme du film sur la culture populaire. Il est devenu un étendard dans les communautés Punks, Skins ou Hooligans. Nombreux groupes, de rock, de métal, de techno, de rap ou autres lui ont fait des clins d’œil ou rendu hommage. D’autres films lui ont fait référence. Une fois encore, on pourrait faire un livre sur l’impact de ce film ultra culte.  

 

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Orange Mécanique reste donc une œuvre punk, choc et visionnaire qui n’a rien perdu de sa force. C’est peut être le chef d’œuvre absolu de Kubrick et sans aucun doute le film le plus représentatif de son style.  

Une véritable bombe cinématographique.

          

    

Note : 20/20