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Catégorie : Cinéma

Genre : Guerre, Drame

Année : 1958

Public : Tous Publics

Durée : 1H24

Nation : USA

Réalisateur : Stanley Kubrick

Acteurs : Kirk Douglas, Ralph Meeker, Adolphe Menjou, George Macready, Wayne Morris, Richard Anderson, Timothy Carrey.

Synopsis : 1916, la Première Guerre Mondiale fait rage en Europe. Le Général Mireau reçoit pour ordre de son supérieur le général Broulard, de lancer une offensive contre « la fourmilière » : une position allemande surnommée ainsi en raison de son caractère imprenable. Durant l’attaque menée par le colonel Dax, les premières lignes s’effondrent rapidement. Les soldats refusent alors de continuer l’assaut. Fou de rage et cherchant un coupable à sa propre incompétence, Mireau sélectionne trois soldats pour les traduire en court martiale et les faire fusiller pour « lâcheté » faisant ainsi un exemple. Le colonel Dax décide alors de prendre la défense de ses soldats pour tenter de les faire échapper à l’exécution. 

 

Analyse critique :

(Attention SPOILERS !)

Continuité de notre cycle Kubrick avec ce qui est tout simplement l’un des plus grands monuments de la carrière du cinéaste : Les Sentiers de la Gloire réalisé en 1958.

Nous sommes donc à la fin des années 50 et Stanley Kubrick est considéré comme l’un des cinéastes les plus prometteurs de sa génération après le succès critique de L’Ultime Razzia réalisé en 1956. Sa carrière est donc désormais lancée.

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Pour le prochain film, Kubrick fait un choix important. Il doit faire attention à ne pas prendre le chemin de la facilité et se laisser enfermer dans un genre. En effet ces deux dernières œuvres étaient des films noirs de gangsters. Il fallait donc changer de cap. Paradoxalement, le réalisateur va repartir sur un genre dans lequel il avait déjà travaillé avec Fear and Desire, le film de guerre.

Pour base, il choisit le roman antimilitariste The Paths of Glory d’Humphrey Cobb, qu’il avait découvert à l’adolescence dans la salle d’attente du cabinet médical de son père. Il s’agissait de l’histoire de soldats qui refusaient d’aller au combat en raison d’une opération offensive impossible à mener. Trois se retrouvaient alors en cour martiale pour servir d’exemple et risquaient la peine de mort.

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Adapter une telle histoire est très ambitieux pour Kubrick. Rappelons que nous sommes dans les années 50 et que le réalisateur est simplement un jeune prometteur et non une star. Il choisit pourtant de s’attaquer à un sujet tabou et subversif qui pourrait compromettre sa carrière naissante. Cependant, lui et son associé James Harris, sont appuyés par une personnalité de taille : Kirk Douglas. Acteur culte et producteur ferme, qui n’avait pas hésité à rejeter violemment la liste noire maccarthyste en vigueur à Hollywood. Douglas est immédiatement emballé par le projet. La légende veut qu’il ait même affirmé que le film « ne rapporterait pas un sou » mais qu’il fallait à tout prix le faire. C’est sans doute romancé, mais ceci dit, une fois encore, Kirk Douglas en plus d’être un grand acteur, était un producteur qui n’avait pas froid aux yeux et qu’on le veuille ou non, le projet de l’adaptation du livre de Cobb se frottait inévitablement à une violente controverse qui pouvait lui mettre sérieusement des bâtons dans les roues. Par ailleurs, Douglas fera pression sur la United Artist, menaçant de refuser de jouer dans Les Vikings si elle n’investissait pas 850 000 dollars dans Les Sentiers de la Gloire. Au final il obtenu 350 000 dollars et Kubrick et Harris reçurent un salaire de 20 000 dollars, plus une part sur les bénéfices.

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Le tournage débute alors, et Douglas laisse le champ libre à Kubrick en qui il a confiance.

Le cinéaste réalise alors ce qui est clairement son premier grand chef d’œuvre. Premièrement sur l’image. Tout suinte ici la puissance visuelle et notamment l’ouverture avec le champ de bataille. On notera dans cette scène le réalisme de la reconstitution. La bataille du début est véritablement impressionnante et on s’y croirait vraiment (alors que la plupart des films de guerre de cette époque avaient tendance à embellir). Sur ces séquences de batailles, on soulignera aussi le côté spectaculaire qui ici n’altère en rien l’horreur de la scène. Mais l’un des effets de style qu’on retiendra évidemment, c’est les travellings et les mouvements de caméra dont Kubrick est accoutumé. On pensera surtout au long travelling qui recule devant Kirk Douglas en colonel qui avance dans la tranchée inspectant ses troupes. On voit évidemment là l’influence de Max Ophuls que Kubrick revendiquait publiquement. Justement, il dédia le premier jour du tournage des Sentiers de la Gloire à Max Ophuls qui venait de mourir. Jean Luc Godard, dans les Cahiers du Cinéma, reprochait d’ailleurs au cinéaste américain de « reproduire froidement » les travellings d’Ophuls. Or au contraire, Kubrick sait non seulement mêler cette influence à une autre qui est celle d’Orson Welles pour la profondeur du champ (avec du 24 ou 28 mm), mais il sait surtout s’émanciper et développer ces influences (par exemple en créant une géométrie parfaite) pour construire un style personnel.   

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Ensuite, le fil conducteur du film et sa mise en scène, sont plus ou moins composés comme un jeu d’échec. Ce n’est un secret pour personne, Kubrick était un virtuose et un passionné des échecs. Cette influence des échecs sur la mise en scène se ressent visuellement à travers notamment le carrelage en damier de la salle du procès, mais aussi scénaristiquement, dans le sens où Les Sentiers de la Gloire nous parlent bien de lutte de pouvoir entre les généraux qui « avancent leurs pions (les soldats) ». Tous font preuve de manipulations et chaque acte change tout et a des conséquences notables.      

Toujours sur la mise en scène et la réalisation, on notera la froideur avec laquelle Kubrick filme certaines scènes et le côté glacial qui se dégage de sa réalisation. Le réalisateur crée une ambiance à l’image de cette cour martiale. Mais cependant il filme aussi les visages des acteurs en gros plans ce qui lui permet de canaliser les émotions intenses des protagonistes. Parmi les séquences marquantes, nous avons déjà cité la bataille du début, on peut aussi évoquer la scène de l’exécution qui est proprement atroce. Car oui, Les Sentiers de la Gloire est un film dur qui contient certaines séquences difficiles. Rien à voir avec des tueries visuellement explicites façon Il Faut Sauver le Soldat Ryan, non c’est bien plus que ça. Ce qui vous choquera dans Les Sentiers de la Gloire, c’est l’aspect émotionnel. Le manque d’humanité dont font part certains personnages et la façon dont Kubrick filme tout ça.  

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Mais la scène que tout le monde retient, c’est le final. Cette séquence où des soldats français font monter sur la scène d’un bar une jeune allemande prisonnière pour l’humilier en la forçant à chanter. La jeune femme se met à chanter les larmes à l’œil sous les hués et les rires. Mais plus elle chante et plus le silence se fait. Les larmes viennent aux yeux des soldats et ils se mettent à fredonner en cœur la chanson. Cette séquence qui aurait pu être tire-larme et casse gueule est tellement bien faite et réussie qu’elle s’impose comme l’une des meilleures performances dans la carrière de Kubrick. On ne peut pas vraiment dire comment le cinéaste a réussit à tirer un tel résultat mais cette scène est remarquablement dosée pour provoquer l’émotion. Martin Scorsese disait lui-même « c’est tellement bien amené, qu’on ne peut que pleurer ». Effectivement, j’avoue avoir toujours ma petite larme à l’œil sur cette séquence. C’est probablement la scène la plus émouvante de la carrière du cinéaste.

Les Sentiers de la Gloire est donc un film dont on ne sort pas indemne.   

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D’ailleurs, à l’époque, Stanley Kubrick voulait rendre le film plus joyeux avec une « Happy End ». En effet il avait prévu que Dax parvienne à faire chanter le général et à sauver ses trois soldats. Kirk Douglas interdit clairement au réalisateur de faire une chose pareille (et il avait raison). Tout le film aurait perdu sa puissance. Un film qui finit mal est beaucoup plus puissant comme l’avait compris Fritz Lang. Cependant Kubrick et Calder Willingham, voulant terminer sur une note positive au vue de la dureté et de la noirceur du film décidèrent de concevoir cette scène d’espoir avec la jeune allemande.    

Il est d’ailleurs intéressant de noter que le film se situe parfois à l’opposé de Fear and Desire, le premier film de guerre de Kubrick. Ici le contexte est situé, l’armée a une identité définie, le jeu d’acteur destiné à provoquer l’émotion fonctionne à merveille, les scènes d’action ont lieu dans la première partie et non la seconde, l’adversaire n’est jamais identifié et le véritable ennemi est sa propre armée et il n’y a aucune humanité et aucun remords chez les généraux.

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Nous avons donc évoqué la réalisation exceptionnelle de Stanley Kubrick. Mais Les Sentiers de la Gloire doit aussi énormément à son casting.

Kirk Douglas en tête, dans le rôle du colonel Dax. Cet officier qui va tenter tout pour éviter la mort à ses soldats. Ce rôle héroïque intéressait énormément Douglas. L’acteur, qui était déjà énormément impliqué en tant que producteur, ne l’est pas moins dans son rôle. Kirk Douglas signe l’une de ses plus belles performances. Il nous livre une prestation pleine d’émotion et d’humanité. Il est clairement la tête du casting. Personnellement il y’a une scène en particulier où le jeu de l’acteur m’a marqué, c’est celle où le général Broulard, informé par le colonel Dax que le général Mireau avait donné ordre de tirer sur ses propres hommes, informe Dax que Mireau a été suspendu de ses fonctions et que désormais Dax peut prendre sa place. En effet Broulard pensait que c’était la seule motivation pour laquelle le colonel s’était élevé contre son supérieur. Lorsqu’il apprend que Dax a en réalité agi par humanisme envers ces soldats et non par ambition personnelle, il se moque de lui et le traite d’idéaliste. A ce moment-là, je n’oublierais jamais l’expression du visage de Kirk Douglas dévasté par la désillusion et la tristesse. La prestation de Douglas est à la hauteur du film.

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Dans le reste du casting, on citera également les soldats exécutés. Ralph Meeker et Joseph Turkel sont très bien dans leurs rôles, mais la palme revient au troisième soldat interprété par Timothy Carrey. Ce dernier joue le plus émotif des trois hommes. Apparaissant au début comme un « dur », on le voit se décomposer et fondre en sanglots au moment d’aller face au peloton d’exécution. La scène est difficilement soutenable et notamment en raison de la prestation particulièrement touchante de Carrey qui vous prend aux tripes et au cœur.

N’oublions cependant pas les salopards. Car incarner des saloperies comme les généraux du film, était un sacré défi. On saluera donc les prestations cyniques et totalement dépourvues d’humanité d’Adolphe Menjou, George Macready et Richard Anderson. De Macready, je n’oublierai pas la scène ou il mange après l’exécution et qu’il déclare : « Les hommes sont morts magnifiquement. Il y’a toujours un risque que l’un deux fasse quelque chose qui vous laisse un mauvais goût dans la bouche ». Ces personnages absolument abjects me laissent même sans haine, je reste catatonique tel Kirk Douglas face à de tels monstres.

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Dans le casting, on retiendra aussi Christiane Harlan qui joue la jeune allemande qui chante. Kubrick aura visiblement le coup de foudre puisqu’il la choisira comme troisième (et dernière) épouse. Pour l’anecdote, Christiane Harlan était la nièce de Veit Harlan le réalisateur allemand du Juif Süss, un film de propagande nazi. Elle aussi signe une très belle prestation et parvient à nous émouvoir autant que les soldats.

Au final, Les Sentiers de la Gloire est un film sur l’absurdité de la guerre. Il n’est pas le premier à aller vers cette optique, mais c’est cependant le premier à montrer la bêtise de la guerre dans sa propre armée. L’ennemi n’est donc plus le soldat du camp adverse mais bien le supérieur de son propre camp. Les Sentiers de la Gloire nous montre comment les soldats sont réduits à de la chair à canon servant uniquement de pions. Par ailleurs, Kubrick aurait pu livrer un film profondément antipatriotique. Pourtant, ici il n’est jamais vraiment question de patriotisme. Au contraire la mort des soldats semble relever purement d’intérêts personnels. Au final, on réalise que les généraux se moquent pas mal de la patrie et préfère penser à leurs propres intérêts. Ainsi Mireau veut faire porter le chapeau à quelqu’un pour sa propre incompétence. Broulard de son côté est persuadé que Dax agit par ambition quand il tente de sauver les soldats. Il y’a donc là un thème que l’on retrouvera chez Kubrick, à savoir l’ambition personnelle qui conduit à la mort de beaucoup, où le fait de confier d’énormes responsabilités à des gens qui n’en sont pas dignes.   

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A sa sortie en 1957, Les Sentiers de la Gloire va déclencher le scandale. Beaucoup jugeront le film trop antimilitariste et même diffamatoire. Le film sera interdit en France jusqu’en 1974. Une belle connerie évidemment. Jan Harlan le beau frère de Kubrick et le frère de Christiane Harlan que nous avons citée plus haut, déclarera « ce n’est pas un film contre l’armée française, mais contre toutes les armées ». Le film sera également interdit dans des pays rattachés à la France tel que L’Espagne, Israël ou la Suisse qui étaient liés aux mêmes règles de censure. Il sera également retiré de la sélection du festival de Berlin. Il sera même interdit dans les bases américaines situées en Europe.  

La critique se montrera plus réceptive (car plus neutre aussi) et encensera le film comme le chef d’œuvre qu’il est. En revanche, Les Sentiers de la Gloire ne fera pas beaucoup d’entrée. En ce sens il connut le destin des tous les films de Kubrick jusqu’à la fin des années 50 : Un succès critique et un échec public.

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Pour autant il aura beaucoup d’influence sur le genre. En 1694, Joseph Losey s’en inspirera beaucoup pour son film Pour L’Exemple. Avec le temps et la réputation montante de Kubrick, Les Sentiers de la Gloire sera reconnu à sa juste valeur. En France, à sa ressortie dans les années 70, il trouvera son public. Aujourd’hui, Les Sentiers de la Gloire est considéré comme le premier grand chef d’œuvre de Stanley Kubrick.

C’est un film puissant, intense, brillant et intelligent. Personnellement je le classe dans le top 5 du réalisateur. Cependant outre le talent de Kubrick, n’oublions pas que Kirk Douglas a fait beaucoup pour ce film (aussi bien en tant qu’acteur que producteur).

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Les Sentiers de la Gloire s’impose comme l’un des meilleurs films de guerre jamais fait. Un monument du septième art que tout cinéphage se doit d’avoir vu.  

 

          

Note : 18,5/20